Pour décrire le travail de l’historien, Michel de Certeau écrivait :
[En] histoire tout commence avec le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en « documents » certains objets répartis autrement. Cette nouvelle répartition culturelle est le premier travail. En réalité, elle consiste à produire de tels documents par le fait de recopier, transcrire ou photographier ces objets, en changeant à la fois leur place et leur statut (Certeau 1975, 84).
Certeau désignait cette chaîne de gestes comme une « opération technique », une notion qui me paraît extrêmement féconde, notamment pour interroger ce que signifie d’être chercheur ou chercheuse associé à la Bibliothèque nationale de France et pour éclairer d’un jour nouveau ce statut si particulier.
En effet, à l’instar des historiens et historiennes, les chercheurs et les chercheuses qui travaillent au sein des départements de la BnF occupent une place singulière. À la croisée des disciplines scientifiques et des pratiques patrimoniales de conservation, d’étude et de valorisation des collections, ils et elles accomplissent aussi des chaînes de gestes techniques, au sens étymologique du mot : une téchnē comprise comme une série d’actions qui s’incarnent dans une pratique à la fois épistémologique et créatrice — qui est donc créatrice de savoir. Ces gestes instituent en effet une épistémè (Foucault 1966), c’est-à-dire un mode de connaissance, ou, pour mieux dire, ils instaurent la possibilité même d’un savoir autour de la multitude d’objets patrimoniaux conservés à la BnF. De cette opération technique, il importe de retenir plus particulièrement l’idée de changement de place, dans la mesure où elle renvoie à une tâche essentielle à la constitution d’un corpus d’étude — par exemple, sortir les documents des boîtes pour les transformer en sources potentielles — et donc aussi, par conséquent, à un changement de statut. Ce déplacement qui implique une opération cognitive destinée à produire du savoir : il s’agit de créer un espace propice à son élaboration, à sa construction et à sa transmission.
Ainsi que le montrent avec justesse les contributions réunies dans ce numéro consacré à la notion de remédiation – issu de deux journées d’études organisées en 2023 et 2024 réunissant des chercheurs et des chercheuses associés de la BnF et des expertes en médiation culturelle, archivistique, conservation ou encore sociologie – cette opération technique et épistémologique ne peut être pleinement comprise sans que soit souligné son noyau foncièrement médiatique, médiologique, et donc matériel. Celui-ci se situe au cœur même de l’activité aux multiples facettes menée par les chercheuses et les chercheurs au sein des départements de la BnF et au contact direct des collections.
La BnF, un lieu où la recherche se vit
Loin d’être uniquement un lieu patrimonial, la BnF est un terrain vivant, un véritable laboratoire de recherche, comme le rappelle son décret de création : elle participe à l’activité scientifique nationale et internationale, enrichit la connaissance des collections dont elle a la charge et, pour ce faire, coordonne et prend part à des programmes de recherche dans les domaines relevant de ses missions. C’est un lieu où l’alchimie parfois instable entre la matérialité du savoir et ses ambitions théoriques trouve l’espace pour s’opérer. Le chercheur ou la chercheuse associé en est à la fois le témoin actif et l’acteur — peut-être même l’alchimiste capable de révéler, dans le temps imparti par un accueil de recherche, les secrets de la matière dont sont faites les archives, et d’y trouver, sinon un « élixir de longue vie » pour ces précieux matériaux, du moins les conditions de leur renouvellement et de leur transmission. Les travaux menés par les chercheuses et les chercheurs associés à la BnF se situent en effet à l’intersection des transformations en cours. Cela se traduit en une pluralité de pratiques qui a été réunie si pertinemment à l’occasion de ces journées d’études sous le nom de « remédiation ». Qu’il s’agisse de numérisation, de « datafication », de commercialisation ou de transposition, la remédiation met en jeu un changement de place et de statut qui permet à la chose remédiée de continuer une nouvelle vie, sous une nouvelle forme, et potentiellement entre de nouvelles mains et sous de nouveaux yeux. Il s’agit de véritables relocalisations (Casetti 2015), de déterritorialisations (Deleuze 1980) appelées à constituer des galaxies (Casetti 2015)1, des constellations de matérialités et de supports disparates. Des constellations, pour convoquer le philosophe Walter Benjamin, qui illuminent les archives d’une pluralité de voix, permettant cette dialectique des temps qui, en partant du présent — endroit spatio-temporel dans lequel nous sommes irréductiblement situés — laisse surgir le passé dans un champ de visibilité et de lisibilité renouvelé : les archives sont ainsi orientées vers le futur à venir, vers les chercheurs, les chercheuses, les lectrices et les lecteurs de demain. Des galaxies, donc, où des supports anciens pourront être conservés tout en dialoguant avec les nouveaux, s’enrichissant mutuellement ; où des supports disparates, opérant de manière parallèle, pourront réciproquement élargir l’horizon des conditions d’accès possibles aux contenus, aux documents et aux collections. Les chercheurs et les chercheuses associés à la BnF œuvrent ainsi entre conservation et transformation, en faisant de la pratique critique et de la recherche autant de passerelles entre mémoire et nouvelles possibilités, entre les anciennces façons de faire et les nouveaux usages que les remédiations et les réécritures (aussi matérielles, d’un support à l’autre, d’un geste à un autre) rendent possibles. C’est aussi un travail d’archive qui — comme beaucoup de littérature, notamment philosophique, nous l’apprend — ne vit qu’à travers les médiations, les procédures et les réécritures qui le réactivent. En participant à ces opérations — de l’analyse savante à la mise en ligne, de l’enquête historique à la conception d’objets numériques — les chercheurs et les chercheuses associés entretiennent un rapport dynamique à l’archive. Ils et elles contribuent à produire et à faire circuler les savoirs, à renouveler les formes d’intelligibilité du patrimoine et à inscrire les archives dans un régime de temporalité élargi, attentifs à la fois aux traces du passé, aux pratiques du présent et aux usages à venir.
Faire communauté autour de la recherche
Outre le travail sur les collections, qui est au centre de la mission désormais profondément ancrée dans la tradition de la BnF d’accueillir des jeunes chercheurs et chercheuses, ce dispositif d’accueil a favorisé la constitution, au fil des années, d’une véritable communauté de recherche. Il a permis de structurer une activité scientifique intense et exigeante, à la fois interne à la Bibliothèque nationale de France, grâce à l’accompagnement assuré au sein de ses départements par les référents scientifiques, mais également tournée vers le monde universitaire et scientifique plus largement, grâce à la conclusion de partenariats scientifiques et à l’inscription de la BnF dans plusieurs projets de recherche. Il suffit ici de rappeler quelques chiffres clés et d’ouvrir sur des perspectives futures pour voir dans quelle mesure le dispositif d’accueil des chercheurs et des chercheuses associés est le maillon fort d’une chaîne d’activités de recherche et comment il contribue à son rayonnement. En effet, depuis sa création en 2003, plus de 220 chercheurs et chercheuses ont été accueillis au sein de la Bibliothèque nationale de France2. Pour la promotion 2025-2026, 17 nouveaux chercheurs et chercheuses associés pourront bénéficier d’un accès privilégié aux collections, en lien direct avec leurs projets de recherche ; parmi eux et elles, 6 pourront en outre bénéficier de bourses de recherche, attribuées par des mécènes ou par la BnF3. Les fonds conservés par la Bibliothèque et les problématiques susceptibles d’être étudiées étant extrêmement vastes et potentiellement inépuisables, on constate une grande variété et une grande richesse dans les projets portés, tout comme dans les disciplines représentées – là aussi, une constellation de savoirs et de pratiques qui ne cesse de s’étendre.
La dynamique pour les années à venir s’annonce encore positive, avec une volonté forte et affirmée de la part de la BnF d’augmenter le nombre de bourses, d’élargir le spectre des thématiques, toujours en lien avec le patrimoine dont elle a la charge, et aussi, peut-être, de s’ouvrir davantage à d’autres pratiques de recherche, telles que la recherche-création, qui pourrait, avec des méthodes nouvelles ou inattendues, permettre des modalités de réappropriation des archives encore inédites et, par le fait même, favoriser d’autres remédiations possibles, encore à imaginer.
Bibliographie
Casetti fait appel à la notion de galaxie pour penser une nouvelle expérience des médias, à partir de l’exemple du cinéma, comme étant une éntité sans un centre unique mais pouvant s’exprimer dans des formes diverses.↩︎
Pour consulter la liste des lauréates, des lauréats et des sujets depuis la création du dispositif : https://www.bnf.fr/fr/accueil-de-chercheurs.↩︎
Au total, avec les chercheuses et chercheurs associés reconduits pour une deuxième ou une troisième année, la promotion 2025-2026 compte 36 chercheuses et chercheurs accueillis dans les départements et autant de sujets passionnants. Les bourses attribuées sont actuellement les suivantes : une bourse soutenue par la Fondation Louis Roederer pour la photographie ; deux bourses sur fond propre BnF attribuées par le Comité d’histoire de la BnF ; une bourse Mark Pigott pour les Humanités numériques ; une bourse Alexandre Tzonis et Liane Lefaivre sur l’histoire de l’architecture et de son environnement (dernière des trois éditions de cette bourse) ; une bourse Matrimoine – femmes de théâtre (une nouvelle bourse créée en 2025 et financée pour moitié par la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture).↩︎