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ESSAIS

Claude Simon. "Complément d’informations"

29 janvier 2009

Résumé : Suite à un article intitulé « Claude Simon et Sartre : les premiers romans » par Jean-François Louette, paru dans Cahiers Claude Simon n°3, Mireille Calle-Gruber fait une mise au point « Complément d’informations ».
Mireille Calle-Gruber prépare la Biographie de Claude Simon et travaille, avec une équipe de la Sorbonne Nouvelle, au Fonds Claude Simon.
Elle vient de publier aux Presses Sorbonne Nouvelle Les Triptyques de Claude Simon ou l’art du montage présentant des inédits : scenarii, découpages techniques, correspondances, textes, manuscrits, plans de montage, entretiens, films, photographies (DVD).






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Mireille CG, Les Triptyques de Claude Simon ou l'art du montage (psn)

 J'emprunte à Claude Simon cette expression qui était un de ses titres de travail : « Complément d'informations », « Fragments », « Propriétés de quelques figures géométriques ou non », « Transit », autant de formulations qui indiquent bien que Claude Simon n'écrit pas « des thèmes » ni « des idées ».

Complément d'information, donc, afin de recadrer la dérive d'interprétation dans l'article de Jean-François Louette paru dans le numéro 3 des Cahiers Claude Simon : « Claude Simon et Sartre : les premiers romans ».

1. Les dates, d'abord, que J.-F. Louette maintient dans le flou, ce qui jette le discrédit. Le Tricheur est publié seulement en 1945 parce que les éditions du Sagittaire ont été saisies par les Allemands pour cause d' « entreprise juive ». Bomsel a lu le manuscrit en 1942 et décidé aussitôt de le publier. En fait, c'est dès 1939 que Le Tricheur est rédigé : Claude Simon, mobilisé en août 1939, en confie le texte à ses amis pour qu'ils le publient au cas où il serait tué pendant la guerre. Après son évasion fin 40, il reprend et parachève l'écriture de ce livre. C'est pourquoi la dernière page du Tricheur porte la date d'avril 1941.

2. Les lectures et les références de Claude Simon, ensuite. Elles sont loin de se limiter à l'horizon parisien et franco-français. Dès 1937, Patrick Walberg lui fait découvrir le roman américain : Faulkner, Caldwell (Le petit arpent du bon dieu), Steinbeck. A cette époque aussi, il lit pour la première fois Ulysse de Joyce qui le passionne. Durant l'hiver 40, L'Éthique de Spinoza le séduit par « la forme démonstration théorème corollaire etc. ». Durant l'Occupation, il achète tout Balzac, lit Guerre et Paix de Tolstoï, Propos de table de Martin Luther, relit Ulysse ; en 1951, il retient de ses lectures Molloy de Beckett puis En attendant Godot. Surtout, Claude Simon lit Dostoïevski et, en 1952, avant le Sacre du printemps et alors que paraît Gulliver, il fait une analyse serrée de L'Adolescent dont il étudie la structuration narrative, le dispositif dialogué, les formes de l'écriture : « Admirer. L'architecture, la progression lyrique de la pensée de phrase en phrase jusqu'à sa parfaite conclusion fermant le cercle » (Archives Claude Simon).

C'est dire que Claude Simon connaît des influences diverses, qu'il habite un univers littéraire et politique tout différent de celui de Sartre, et que ce qui le requiert c'est la composition de l'oeuvre. Il ne remplit son récit ni avec des « garçons de café » ni avec des « montres cassées » ni avec des poncifs généralistes : « le désordre du monde et de la mémoire, la contingence ou le hasard, le problème de l'acte... » (J.-F. Louette).

3. Par ailleurs, l'affirmation que « l'évolution de l'œuvre romanesque de Simon va dans le sens du chaos » (J.-F. Louette), ne fait guère cas de ce que Claude Simon n'a cessé de répéter, comme, entre autres, dans cet entretien qu'il m'accorde en 1993 :

« Je ne cherche pas à "détraquer" quoi que ce soit [...] écrire consistant à apporter un ordre, des priorités (celui et celles qui découlent de l'ordre des mots dans la phrase), d'établir une hiérarchie. [...] Selon la formulation choisie, ce n'est pas la même chose qui est dite [...] pourtant le "référent" est dans chaque cas le même... »1

4. La recherche de la forme de l'œuvre n'est pas du « formalisme » (J.-F. Louette), tout le contraire. C'est un devenir forme sans savoir pré-établi. Ainsi, en 1957, à la sortie de Le Vent. Tentative de restitution d'un retable baroque, dans une lettre adressée à Emile Perez, Claude Simon écrit :

« Contrairement aussi [il venait de mentionner Robbe-Grillet, MCG] à Sartre qui prétend que le romancier en sait toujours plus qu'il n'en dit, il me semble évident que nous en savons toujours beaucoup moins que nous en disons [...] et tout le travail consiste précisément à distinguer entre ce que l'on sait réellement et ce que l'on croit savoir, c'est-à-dire chasser de soi tout ce qui est connaissance apprise »2

Là encore, il y a tant d'exemples, dont la très belle figure de Orion aveugle « découvrant à tâtons le monde dans et par l'écriture ».

5. Quant à « l'engagement » (J.-F. Louette) et l'écriture « pour les masses », Claude Simon se sera, là encore, plus d'une fois exprimé sans la moindre équivoque :

« Il y a quelque chose de suprêmement méprisant à l'égard de ce que l'on appelle "le peuple" dans cette perpétuelle discrimination entre les aptitudes intellectuelles des "classes privilégiées" et celles des autres que l'on rejette dans un véritable ghetto culturel »3

Et Claude Simon de rappeler sa rencontre avec les ouvriers de l'usine Hispano-Suiza où il avait été invité à venir parler de La Route des Flandres :

« J'ai pu constater que les questions qu'ils me posaient sur ce livre étaient exactement les mêmes que celles que se posent les journalistes spécialisés et les étudiants ou leurs professeurs dans les universités françaises ou étrangères où je suis invité ».4

Enfin, quant à l'assertion que « Claude Simon a été très sensible aux analyses de Sartre dans les années 30 », et qu'il aurait dû le « reconnaître », étant donné notamment « la salve d'articles brillants parus dans la NRF qui ont fait grand bruit en 1938-39 » (J.-F. Louette), ceci : Claude Simon remarque, à propos de sa lecture en 1940 d'un numéro de la NRF (article de Sartre sur Giraudoux) :

« pédante série de ce que l'on pourrait appeler les "péplums" normaliens - comme on dit au cinéma les "péplums spaghettis" - inaugurée par Giraudoux (« La Guerre de Troie n'aura pas lieu ») alliant une préciosité "parisienne" à une érudition de cuistre, et dont Sartre avec "Les mouches" et Camus avec "Caligula" se sont faits les dociles et très cuistres continuateurs, y trouvant prétexte à remuer des considérations morales ou philosophiques éculées. »5

Bref, c'est sur ces points que se fait toute la différence : là où Sartre ne voit dans le style de Proust ou Simon « qu'un arrangement », qui ne change rien au « contenu », et J.-F. Louette que de « la technique », il s'agit pour Claude Simon, de façon décisive, et non sans la dimension du politique, d'écrire.

 

 

Notes

1 Dans M. Calle-Gruber, Le Grand Temps, 2004. Cf. aussi Ricardou : « Un ordre dans la débâcle », Critique, 1960.

2 Dans M. Calle-Gruber, Les Triptyques de Claude Simon ou l'art du montage, 2008.

3 L'Express, 28 mai 1964, « Pour qui donc écrit Sartre ? »

4 Cf. aussi l'entretien avec Jean-Joseph Goux et Alain Poirson, « Pour en finir avec l'équivoque du réalisme », L'Humanité, 20 mai 1977.

5 Archives Claude Simon.

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