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ESSAIS

Quelle littérature pour le Quebec ?

20 mai 2007

Résumé : La tolérance et la différence se manifestant dans de nombreux domaines (politique, religieux, culturel), je voudrais restreindre notre sujet en abordant un problème très concret relevant de ce que l’on pourrait appeler « tolérance et différence linguistiques ». Dans ma contribution, il sera toutefois bien davantage question de littérature que de linguistique à proprement parler.






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Conférence prononcée au Colloque de Presov « Tolérance et différence » organisé par le Département de langue et de littérature françaises de la Faculté des Lettres de l'Université de Presov, les associations Jan Hus et Sens Public, avec le soutien de l'Ambassade de France en Slovaquie, en septembre 2006.

Textes recueillis et édités par Carole Dely.


La tolérance et la différence se manifestant dans de nombreux domaines (politique, religieux, culturel), je voudrais restreindre notre sujet en abordant un problème très concret relevant de ce que l'on pourrait appeler « tolérance et différence linguistiques ». Dans ma contribution, il sera toutefois bien davantage question de littérature que de linguistique à proprement parler.

Lors de ma visite du Québec effectuée en juin de cette année 2006, les universitaires montréalais ont attiré mon attention sur de nombreux problèmes linguistiques et identitaires non-résolus qui continuent à hanter la vie culturelle québécoise.

A la question de savoir qui est un Québécois, l'opinion publique répond en général par cette définition paradoxale « un Américain qui parle le français ». L'immense continent américain peuplé de plus de 700 millions d'habitants ne connaît que quatre langues officielles : l'espagnol couvrant la majorité de l'Amérique latine, l'anglais parlé par les environ 300 millions d'habitants des États-Unis et du Canada anglophone, le portugais représenté par les 150 millions de Brésiliens et, comme une petite goutte de vin français dans ce creuset (ou ce melting pot), seulement 7 millions de Québécois.

Depuis les années 1960, la même plainte se fait toujours entendre dans les revues linguistiques et littéraires québécoises : Pourquoi échouons-nous là où toutes les autres communautés linguistiques ont depuis longtemps réussi ? En effet, les pays de l'Amérique du Sud se sont depuis longtemps approprié l'espagnol, la langue de leurs anciens colonisateurs, et l'ont adapté à leurs besoins, de la même façon que les États-Unis se sont émancipés par rapport à la tutelle linguistique anglaise et le Brésil par rapport au portugais tel qu'il est parlé à Lisbonne. Tous les pays américains (au sens large du terme, à savoir les pays qui couvrent ensemble un territoire s'étendant du cap Horn au Groenland1) ont déjà établi leur propre norme linguistique et, dans le domaine de la littérature, leurs auteurs écrivent sans complexes dans cette nouvelle langue qui affiche - parfois très fièrement - ses écarts par rapport à l'ancien modèle.

Au Québec, la situation est beaucoup plus compliquée car le pays continue de subir une très forte influence des codes linguistique et littéraire français d'une part, et une certaine fascination pour l'anglais, langue de l'efficacité économique, d'autre part2.

Dans le domaine politique et administratif, les instances gouvernementales québécoises déclarent que la langue officielle du pays est le « français standard ». Ce fait se traduit en pratique par une certaine schizophrénie, par une véritable séparation de la société en deux groupe linguistiques distincts : d'un côté, les intellectuels et les hommes politiques avec une langue calquée sur celle de Paris, et de l'autre le peuple parlant un langage plus ou moins improvisé qui s'écarte de plus en plus de cette norme jusqu'à devenir parfois une sorte de sabir franglais.

Dans son essai intitulé Écrire de la fiction au Québec Noël Audet déplore cette oscillation entre les modèles français et anglais dans des termes qui rappellent curieusement les préoccupations terminologiques de certains patriotes tchèques du dix-neuvième siècle (Josef Jungmann) :

« Nous ne savons toujours pas nommer les arbres de nos forêts, ni notre faune, comme les Amérindiens le faisaient ; nous ignorons les langages techniques et scientifiques, que nous croyons fatalement anglais parce qu'ils sont techniques ; nous pensons parfois, au contraire, qu'il faut plaquer des mots de France sur des réalités d'ici sans faire l'effort de transposition nécessaire. Nous sommes de gentils colonisés sur trois de nos faces : au sud, à l'ouest, à l'est. C'est pourquoi sans doute avons-nous tellement envie d'aller vers un Nord mythique, où tout reste à faire, notre seule porte de salut ! A moins que ce ne soit vers le Sud tout aussi mythique, où tout nous semble au contraire accompli et parfait. »3

A la télévision, cette dichotomie produit parfois des effets plutôt comiques. D'une part, le français de la plupart des présentateurs est « correct » jusqu'à la préciosité et, bien sûr, dépourvu de tout accent québécois. Tous les films étrangers, qu'ils soient américains ou européens, sont eux aussi systématiquement doublés dans le français standard voire dans un français recherché. Le spectateur peut ainsi savourer tous les plus-que-parfait du subjonctif que Tom Cruise lance à ses adversaires dans la Mission Impossible ou s'étonner de l'obstination qui a poussé les traducteurs à convertir par exemple les fameux hot dogs américains en « chiens chauds » québécois.

D'autre part, dans les émissions dites de divertissement, c'est-à-dire les émissions de variétés, de jeux, mais aussi de débats, le vocabulaire et la syntaxe s'inspirent plutôt de l'anglais, de sorte que les participants produisent des « perles » du genre : « Le flag sur le hood du char » ; « la fille que je te parle » ; « c'est de cela dont il se plaint », etc.

Parlant des médias, il n'est pas sans intérêt de remarquer que les Français eux mêmes ont pris l'habitude de traduire et de doubler certains programmes télé québécois. Bon nombre de débats ont porté récemment sur une émission consacrée au hockey sur glace intitulée Lance et compte que Paris a rebaptisée en Cogne et gagne, sous prétexte que la langue qu'on y utilise est familière, donc incompréhensible au Français moyen. Les Québécois indignés ont rétorqué que le parler des joueurs n'est en rien plus obscur que par exemple l'argot tout à fait couramment employé dans de nombreux films français contemporains. De plus, la traduction du titre a considérablement modifié le sens de l'émission. Tandis que dans « Lance et compte », ce sont les sèmes d'habileté, d'ambition et de victoire qui se trouvent valorisés, l'impératif « cogne et gagne » connote plutôt une sorte de violence barbare, une volonté de battre l'adversaire à tout prix, même par le moyen de blessures. Ainsi, les Français, qui ne sont pas de grands amateurs du hockey sur glace, ont imposé leur propre lecture du phénomène dans le cadre même d'une émission produite par les Canadiens, qui eux ne parlent de rien de moins que de leur sport national.

Mais venons-en au domaine qui se trouve encore plus touché par cette instabilité linguistique et qui nous intéressera donc le plus : la littérature.

Un rapide coup d'oeil jeté dans les librairies québécoises nous prouve déjà que quelque chose ne tourne pas rond. Les immenses rayons intitulés « Littérature », « Fiction », « Romans », « Poésie » ou « Critique littéraire » contiennent uniquement des livres rédigés en français et par des Français. Par contre, les textes sortis de la plume des écrivains locaux, sans distinction aucune de genre, se trouvent regroupés sous le titre global « Québec » ou « Littérature québécoise » et relégués la plupart du temps dans les étagères du fond. Officiellement pour des raisons commerciales.

Ce prétendu manque de demande marchande n'est certainement pas sans rapports avec le fait que dans les écoles primaires et secondaires, les élèves apprennent incomparablement plus de détails sur la littérature française que sur la littérature québécoise. Les enseignants expliquent cette disproportion par l'absence de manuels convenables, détail assez curieux après plus d'un siècle de luttes pour la spécificité de la culture québécoise et après quarante ans de revendications politiques ouvertement indépendantistes.

Une autre preuve de subordination par rapport au contexte culturel de l'Europe consiste dans le fait que, même aujourd'hui, en 2006, la majorité statistique d'écrivains québécois publient leurs oeuvres de fiction chez des éditeurs français, plus spécifiquement parisiens.

Nonobstant de nombreux avantages incontestables, ce choix apporte deux inconvénients majeurs. Tout d'abord celui d'une assez mauvaise propagation, car les éditeurs parisiens distribuent en général les oeuvres québécoises au Québec et ont tendance à négliger leur promotion en France ou en Europe. De plus, la politique pratiquée à l'égard des écrivains québécois pourrait être caractérisée comme une « tolérance thématique et intolérance linguistique », ou bien comme une « tolérance du contenu et intolérance de la forme ». Qu'est-ce que cela veut dire en pratique ?

Les auteurs québécois sont encouragés par leurs éditeurs français à rédiger des oeuvres mettant en valeur des spécificités américaines, car le lecteur européen veut de plus en plus être étonné, charmé, dépaysé des habitudes du Vieux Continent. Parmi les traits américains les plus représentatifs et les plus prisés par le public, citons les cinq principaux sur lesquels les auteurs québécois s'accordent en général :

  • une plus grande « lisibilité » des textes (tout contenu que la forme ne rend pas facilement accessible et ne présente pas sous l'aspect du plaisir est rejeté par les lecteurs.)
  • la tendance à respecter la linéarité du récit (malgré leur connaissance des principes du Nouveau roman, les romanciers américains préfèrent des « histoires bien racontées ».)
  • la prédominance de l'action sur la description (on parle également de littérature apsychologique, car le lecteur aborde les personnages de l'extérieur, à travers leurs aventures.)
  • une grande importance accordée à l'oralité (les écrivains n'hésitent pas à intégrer dans leurs récits des structures typiques du conte populaire, à recourir au surnaturel et à la logique du merveilleux.)
  • le mélange de genres (le fantastique marié avec le réalisme comme en Amérique latine, l'humour dans le tragique comme chez Irving, le populaire mêlé au raffiné, etc.)

Sur le plan thématique, il existe tout un mythe rassemblant les trois Amérique dont les principales composantes sont :

  • les histoires de découverte, de fondation et de colonisation du Nouveau Continent, souvent liées à un fort messianisme et aux différents projets civilisateurs
  • les références permanentes aux espaces gigantesques de l'Amérique qui influent sur les mentalités et les poétiques
  • une attention particulière accordée à la nature et au climat
  • les renvois fréquents à l'émancipation nationale par rapport à l'ancien colonisateur
  • la foi dans le succès et dans le bonheur (le fameux mythe américain) ou bien, au contraire, ses caricatures4

Très ouverts à des particularités thématiques de ce genre, les éditeurs français se montrent nettement moins libéraux dans les questions de la langue et du style. Dès qu'une oeuvre s'écarte perceptiblement de la norme française, elle risque de ne pas être reçue ou d'être corrigée comme « mal écrite ». Cette censure stylistique s'applique avant tout aux régionalismes, aux néologismes et aux faux-amis (c'est-à-dire des mots encore en usage en France mais ayant progressivement acquis un autre sens au Québec) qui sont automatiquement remplacés par des termes jugés neutres. Certes, l'information reste à peu près identique, mais toute saveur, toute coloration stylistique se perd ainsi.

D'où les réactions révoltées des intellectuels québécois qui réclament le droit à un vocabulaire spécifique, nécessaire à la description des particularités culturelles, géographiques, politiques et sociales de leur pays :

« L'écrivain québécois n'invite pas à dîner mais à souper (parce que ce terme désigne ici le repas du soir depuis des générations) ; il ne va pas à la chasse à l'élan d'Amérique mais à la chasse à l'orignal ; il ne monte pas à l'étage mais au deuxième ; il ne donne pas une pièce de monnaie à l'ouvreuse des toilettes pour la bonne raison que nous n'avons pas d'ouvreuses dans les toilettes publiques. Écrire cela, c'est nier d'un trait sa propre culture et se plier aux exigences d'éditeurs en mal d'exotisme sur le plan du contenu mais complètement intraitables en ce qui concerne la norme linguistique française, comme si l'un pouvait aller sans l'autre, comme si Márquez pouvait écrire son oeuvre en parlant de maison de ferme plutôt que d'hacienda, de canotier plutôt que de tartarita, de vaches de mer plutôt que de lamantins. A la rigueur, si tel est leur bon plaisir, que les Français produisent l'édition française d'une oeuvre québécoise, en la maquillant de sorte qu'elle ressemble à la prose d'un romancier de province français, c'est leur droit le plus strict, mais qu'ils destinent cette publication aux seuls lecteurs de France ! Nous nous contenterons de la version québécoise. »5 

Comment alors s'exprimer en français à propos d'une vie et d'une expérience américaines ? Selon la manière dont les différents écrivains se sont acquittés de cette tâche délicate, nous pouvons les diviser en trois groupes.

Le premier serait formé d'auteurs qui ont pleinement accepté les règles du jeu dictés par le marché de l'édition, à savoir s'inspirer de la culture québécoise sur le plan thématique, mais en écrivant selon une norme qui est fondamentalement française. Anne Hébert, Hubert Aquin, Marie-Claire Blais, Nicole Brossard..., nombreuses sont les célébrités qui, spontanément ou après mûre réflexion, ont décidé de structurer leur compréhension du monde américaine par le modèle linguistique français. Leur langue ne diffère pas fondamentalement de celle d'un Parisien et les (très rares) régionalismes ou archaïsmes susceptibles de choquer l'oreille européenne sont dans leurs textes soigneusement encadrés et expliqués.

Dans les années 1960-70, un certain nombre d'auteurs ont opté pour une position nettement plus intransigeante vis-à-vis de Paris. La gauche littéraire, représentée dans une large mesure par de jeunes écrivains montréalais tels que André Major, Paul Chamberland ou Pierre Maheu, a fondé en 1963 une revue très influente intitulée Parti pris6. Composée de textes de fiction ainsi que d'études théoriques d'inspiration marxiste, sartrienne ou décolonialiste, la revue prônait un triple objectif : laïcisme, socialisme et indépendance. C'est le troisième thème qui nous intéresse ici, car, à l'époque, il recouvrait à la fois une émancipation politique de la province du Québec vis-à-vis des instances fédérales canadiennes, mais aussi une libération des milieux culturels québécois par rapport à la tutelle normative française.

Désireux de mettre au point une langue québécoise indépendante du modèle européen, les écrivains de Parti pris se sont rapidement enthousiasmés pour ce qu'on appelle le « joual ». Il s'agit d'un sociolecte ouvrier provenant des quartiers populaires de Montréal. C'est l'écrivain Claude-Henri Grignon qui a jadis baptisé ce langage selon le mot « cheval » qui s'y prononce « joual ».

Le joual est une variante du français québécois usuel, incluant de nombreux mots anglais plus ou moins francisés et accusant d'importants écarts par rapport à la phonétique française. Il est donc intéressant et assez paradoxal de noter que, dans leur volonté de se débarrasser du « français standard », les intellectuels de gauche, qu'on ne soupçonne pas toujours de sympathies particulières pour les Etats-Unis, ont de fait rapproché leur langue de l'anglais américain.

La raison invoquée consistait dans une analogie assez curieuse entre, d'une part, un langage bâtard, aliéné, franco-anglais et, d'autre part, une aliénation sociopolitique dont les Québécois seraient tous victimes. Parmi les oeuvres rédigées entièrement en joual, citons avant tout le roman de Jacques Renaud intitulé Le Cassé (1964) qui correspond à un parfait échantillon de la poétique défendue par Parti pris  : critique sociale du capitalisme anglo-canadien et révolte des jeunes prolétaires, ce qui n'est pas sans rappeler certains idéaux et idéologies de mai 1968. Le narrateur et les personnages (un chômeur qui se fait entretenir par sa propre maîtresse, une étudiante lesbienne dépendante des stupéfiants, de petits dealers, des ouvriers vivant en banlieue) sont choisis de sorte que le joual ne sonne pas faux dans leur bouche. 

Un modèle similaire, consistant à donner la parole aux jeunes révoltés s'exprimant uniquement en joual, sera employé également dans Le Cabochon d'André Major (1964) ou dans plusieurs romans de Victor-Lévy Beaulieu.

Michel Tremblay, le plus illustre des collaborateurs de Parti pris, a poussé son amour du joual jusqu'à concevoir le projet colossal de rédiger dans ce sociolecte une sorte de Comédie humaine à la Balzac. En effet, ses innombrables romans, nouvelles et pièces de théâtre se passent presqu'exclusivement dans un quartier de Montréal qui porte le nom de « Plateau Mont Royal » et dont les habitants (femmes de ménage, petits commerçants, prostituées, artistes, buveurs professionnels, etc.) ne cessent de gloser leur vie médiocre dans une langue plutôt savoureuse.

Pour vous donner une petite idée du joual, je cite ici un passage du roman humoristique C't'à ton tour, Laura Cadieux. L'action se passe dans la salle d'attente d'un gynécologue où les femmes du peuple passent des heures interminables à radoter et à répandre toutes sortes de calomnies contre leurs voisins et connaissances du quartier :

« Moé, personnellement, le monsieur Blanchette en question, là, il m'énarve ! Mais chus la seule, parce que tout le reste d'la gang de folles sont pâmées dessus. Premièrement, moé, un homme qui vient voir une génie-coloye une ou deux fois par mois, j'trouve ça ben curieux... Mais y paraît, y paraît, ça c'est Lucille qui le dit, qu'y connaît le docteur depuis qu'y sont été à l'école ensemble pis toute la chibagne... Mais ça, c'est ce qu'à dit elle, pis c'est que les autres creyent parce qu'y sont pâmées sus lui... Mais moé j'le soupçonne d'avoir des maladies de femme, c'homme-là. J'sais pas quelle maladie de femme peut ben avoir un homme, mais si y'en a une, y doit l'avoir, lui, chus sûre ! J'le trouve un peu trop fin, un peu trop poli, un peu trop propre, un peu trop tiré à quatre s'épingle, pis un peu trop souriant à mon goût, c'est toute ! Ah, j'irais pas jusqu'à dire que c't'une tapette, ça, j'le sais pas, pis j'veux pas le savoir. Mais j'voudrais pas qu'une vieille chum se laisse enfirouapper par un efféminé qui la décevrait un coup marié. D'abord, j'trouve pas qu'y feraient un beau couple, lui pis Lucille, parce que Lucille le dépasse d'une bonne tête. Y'arait l'air d'un p'tit chien à côté d'elle. Quand y sont assis, c'est pas pire, Lucille fait exiprès pour se pencher un peu par en avant pour qu'y soye à sa hauteur, mais une fois, y sont partis en même temps parce que monsieur Blanchette avait attendu Lucille, pis j'vous dis que c'tait pas un cadeu à voir... Avec un caluron su'à'tête, y'arait passé pour son p'tit gars, c'est pas mêlant ! Entéka. »7

Comme vous pouvez l'entendre, la syntaxe est à peu près conforme à l'usage français, mais sur le plan phonétique et lexical, l'auteur introduit dans son texte un grand nombre de québécismes qui posent de sérieux problèmes de compréhension.

Globalement, nous pouvons dire que le succès considérable des romans et des pièces de théâtre de Michel Tremblay - qui ont été traduits en 26 langues et qui ont valu à leur auteur le prestigieux prix Jacques Cartier, une trentaine d'autres prix littéraires, trois doctorats d'honneur, ainsi que deux des plus hautes distinctions décernés en pays francophones (Chevalier de l'Ordre de France et Chevalier de l'Ordre national du Québec) - fait plutôt figure d'exception et ne change rien au fait que la fameuse « bataille du joual » engagée dans les années 1960-1970 s'est soldée par un échec.

Certes, le mouvement des rédacteurs de Parti pris s'est avéré fructueux pour la prise en compte de la spécificité nationale (de sorte que personne n'affirme plus aujourd'hui que les Québécois parlent exactement le même français que les habitants de l'hexagone) et pour l'inclusion de certains registres de langue dans la littérature (les personnages provenant des couches sociales modestes n'ont plus le ridicule de s'exprimer dans un français châtié). Mais la tentative de n'écrire qu'en joual et d'ériger progressivement ce sociolecte au statut d'une langue nationale - ce qui était le véritable but des jeunes révoltés - a rapidement montré ses limites.

Tout d'abord, elle a coupé ces textes expérimentaux d'une partie considérable du lectorat qui ne les comprenait pas bien et qui ne se reconnaissait donc pas dans les personnages mis en scène. (Et il ne s'agissait pas seulement de bourgeois snobant la banlieue, mais aussi, par exemple, des immigrés qui s'efforçaient d'apprendre le français, mais qui se perdaient rapidement dans les nombreuses irrégularités tout à fait imprévisibles du joual. Ainsi, le sociolecte n'a pas pu jouer le rôle d'une norme linguistique neutre, partagée par l'ensemble de la population et susceptible d'être apprise par les étrangers ainsi que par les canadiens anglophones.)

De plus, la lutte originellement destinée à enrichir la langue a paradoxalement mené à un nouvel appauvrissement. Ne distinguant pas entre la langue des personnages et celle du narrateur, les romanciers ont tout réduit au même niveau. Si, dans les oeuvres de leurs prédécesseurs des années 1950, tout le monde s'exprimait « en bourgeois », c'est-à-dire dans le français standard, la production des romanciers indépendantistes a, au contraire, « prolétarisé » et « régionalisé » de force l'ensemble des personnages.

Les faiblesses de cette conception se trouvent très bien résumées dans un essai publié en 1973 par Jean Marcel (pseudonyme de Jean-Marcel Paquette) et intitulé Le Joual de Troie. L'auteur y prouve que toute langue a besoin du registre le plus large possible de styles différents. Placer le joual au centre et réduire le reste équivaut à mutiler la langue, à la priver de cette variété de styles qui fait sa richesse.

Les réflexions sur la norme qui se sont poursuivies dans les années 1970 ont progressivement abouti à une troisième position, une sorte de compromis entre les deux extrêmes déjà cités, consistant à soit imiter Paris, soit clamer une indépendance fût-elle payée par un appauvrissement linguistique.

L'écrivaine Michèle Lalonde signe en 1979 un recueil d'essais intitulé Défence et illustration de la langue quebecquoyse, dont le titre paraphrase, bien sûr, la fameuse Défense et illustration de la langue française rédigée en 1549 par Joachim Du Bellay. La solution à laquelle elle aboutit consiste à s'en tenir globalement au français standard (pour rester compréhensible aux francophones du monde entier), mais à enrichir cette base par des apports lexicaux typiquement québécois. Autrement dit, recourir au mot québécois indispensable pour traduire les réalités du pays, le chercher dans la langue existante ou l'inventer si nécessaire et l'imposer au francophones comme le seul terme susceptible de traduire une réalité québécoise.

Quant au lecteur étranger, il doit faire l'effort de comprendre : « Lorsque les Parisiens auront lu dix oeuvres québécoises comportant le même terme, ils finiront par en décrypter le sens et par comprendre que nos gadelles et bleuets n'ont pas tout à fait le même goût que leurs petites baies sauvages », conclut Noël Audet avec un petit sourire provocateur.

En 1988, Jean-Denis Gendron, un linguiste de l'Université Laval, définit le même programme d'une manière plus sérieuse :

« Le problème de la norme au Québec est triple : 1) il faut désangliciser le vocabulaire, donc échapper de ce point de vue à la tutelle de la langue anglaise ; 2) il faut dédouanner la langue d'ici de la langue de Paris, donc nous libérer de la tutelle de la langue française, tout en conservant bien sûr les attaches nécessaires au monde francophone (il y aurait toutes sortes de nuances à apporter) ; 3) définir une norme qui garde le contact avec la langue québécoise traditionnelle tout en mettant les Québécois sur le même pied que les autres francophones. »8

De nombreux écrivains contemporains (parmi les plus connus, citons Noël Audet ou Jacques Ferron) souscrivent sans réserve à cette solution de compromis, ajoutant un petit avertissement : si le Québec ne travaille pas son propre français, c'est l'anglais qui s'imposera progressivement comme le véhicule le plus pratique et le plus économique de la pensée. Par contre, si le pays réussit à imposer sa langue, particulière dans le détail mais globalement compréhensible aux autres, la francophonie n'en sortira que renforcée.

Pour conclure, je vous propose d'écouter une petite diatribe amusante, paradoxale et légèrement francophobe, publiée l'année dernière, dans laquelle le petit David Québécois s'insurge contre le gros Goliath parisien, « intolérant » vis-à-vis des différences linguistiques de son pays :

« Parce que nous ne sommes que six ou sept millions de francophones au Canada, six millions au Québec, nous n'aurions pas le droit d'inventer le lexique qui correspond aux réalités d'ici, sous prétexte qu'il n'est pas conforme à la norme française ? Pas plus que nous n'aurions le droit d'utiliser certains mots dans des acceptions particulières, après une admirable dérive historique ? Bref, nous n'aurions pas le droit à une existence différenciée sur les plans culturel et linguistique parce que nous sommes petits, parce que nous constituons un si petit peuple ! Versons une larme sur notre petitesse en passant. Au delà de quel nombre d'habitants un peuple a-t-il droit à sa culture ? Faut-il être au moins vingt-cinq millions d'habitants qui parlent la même langue ? Alors le Canada n'existe pas. Dix millions ? La Suède n'existe plus. Six millions ? Le Québec mais aussi la Norvège, le Danemark, la république d'Haïti et combien d'autres pays seraient automatiquement rayés de la carte ! »

En poursuivant la logique de ce raisonnement paresseux, je constate que la Belgique, la Suisse et la France n'auraient que des avantages à fusionner, et je propose tout de go l'annexion pure et simple du Québec aux États-Unis, avec interdiction de la langue française en prime, puisqu'elle nous semble imposée de l'extérieur et qu'elle est la source de nos maux, sans jeux de mots. Tous nos problèmes seraient alors résolus Parlant enfin la langue de la majorité qui nous entoure, partageant déjà avec elle une partie de notre culture, nous aurions enfin le sentiment d'être montés dans le train.9 

 

Notes 

1 Je rappelle ici que les Québécois distinguent soigneusement entre les adjectifs « américain » (qui se rapporte à l'ensemble du continent) et « états-unien » (qui renvoie uniquement à leur voisin du Sud).

2 Voir Jean-François Chassay, L'ambiguïté américaine : le roman québécois face aux États-Unis, Montréal, XYZ, 1995.

3 Noël Audet, Écrire de la fiction au Québec, Montréal, XYZ éditeur, 2005, p. 25.

4 Voir Jacques Allard, Le Roman du Québec. Histoire, perspectives, lectures, Montréal, Québec/Amérique, 2000 ; ou Laurent Mailhot, La littérature québécoise, Montréal, TYPO, 1996.

5 Noël Audet, Écrire de la fiction au Québec, Montréal, XYZ éditeur, 2005, pp. 32-33.

6 Jacques Pelletier, L'avant-garde culturelle et littéraire des années 1970 au Québec, Montréal, Université du Québec à Montréal, 1986 ; Robert Major, Parti pris : idéologie et littérature, Montréal, Hurtubide, 1979.

7 Michel Tremblay, C't'à ton tour, Laura Cadieux, Bibliothèque québécoise, 1997, pp. 62-63.

8 Jean-Denis Gendron, « Modernisation et norme », Bulletin du Conseil de la langue française, vol. V, n˚ 1, hiver-printemps 1988, p. V.

9 Noël Audet, Écrire de la fiction au Québec, Montréal, XYZ éditeur, 2005, pp. 26-27.

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