France : la réforme impossible ?

Lecture du livre de Nicolas Tenzer paru chez Flammarion en 2004.


Une lecture mise en perspective du livre "France : la réforme impossible" de Nicolas Tenzer, à la lumière des derniers mouvements sociaux, et tout particulièrement du manque de reconnaissance des compétences et des connaissances des chercheurs en sciences humaines (et politique).


Si la communication ne fait pas tout, Nicolas Tenzer relève qu’elle influence grandement l’adoption et la mise en œuvre des politiques publiques contemporaines (problématique de l’agenda)et la crise de la démocratie relève d’un problème central de pédagogie. Loin d’une communication de crise ou tactique,il préconise une communication stratégique sur la nature et l’évolution des rapports entre l’Etat et la société (proportion de fonctionnaires, manière de conduire l’action publique, etc.). Si Nicolas Tenzer n’aborde pas de façon détaillée le programme législatif et réglementaire du moment, son livre présente cependant une approche réformiste de la gestion de l’État.

Il constate nombre de déficiences dans la gestion contemporaine de l’Etat et des réformes. Qu’il s’agisse des impôts ou de l’assurance maladie, il insiste tantôt sur le déficit de dialogue et de négociation, tantôt sur le manque d’imagination pour établir les bases de consensus. L’effet d’annonce pallie souvent l’absence de constance politique et caractérise le management de l’urgence et de la crise ; il remarque à quel point la mode du sigle et de la communication « marketing » masque une pensée et une action du vide, de la routine, alors que la mutation exige de véritables changements.

Nicolas Tenzer insiste sur la veille stratégique de haut niveau et sur les conditions d’organisation et les conditions sociologiques du renouvellement des formations et des recrutements de la haute fonction publique. Il resterait à préciser les modalités de mise en oeuvre d’une perfusion entre la recherche et le management public, notamment au secrétariat aux politiques publiques ou au centre de recherche de l’ENA. Par ailleurs, quels sont plus précisément les changements souhaitables des modalités du recrutement dans la recherche et l’enseignement supérieur ? Le projet issu du mouvement des chercheurs semble ne pas prendre suffisamment en compte les sciences humaines au titre du pilotage des politiques publiques.

Les orientations proposées gagneraient à être détaillées. Réduire le nombre de fonctionnaires certes, en améliorer la qualité certes, mais comment ? Mieux considérer et rémunérer les chercheurs ? Certes encore, mais à quels niveaux, comment les recruter ? Ici comme ailleurs, les modalités de concours sont-elles bonnes, opérationnelles ? Faut-il les amender et si oui, comment ? Favoriser la mobilité, certes toujours, mais pratiquement avec quelles conséquences ? Faut-il encore exiger des titulaires de Masters qu’ils passent un concours niveau DEUG ou licence pour obtenir un emploi assez éloigné de leurs voeux ? Et que dire de la reconnaissance des thèses en dehors de l’enseignement et de la recherche ? Un titulaire de doctorat aujourd’hui en France, est accueilli comme un détenteur de bac + 5 dans le secteur public, et aussi dans les entreprises. A quoi bon les 5 à 6 années de thèse ?

La classe moyenne a été trompée sur l’allongement des études, les efforts financiers fournis et les perspectives de promotion sociale. Si cette équation n’est pas changée, l’amertume ne sera pas résorbée. Ne pourrait-on pas ouvrir les diplômes d’ingénieur de certaines universités et écoles,de même que l’entrée en milieu d’études à l’ENA et dans les grandes écoles à des recrutements sur titre aux docteurs ? Même raisonnement pour certains postes administratifs à responsabilité, après période probatoire ?... Certaines thèses universitaires ne valent-elles pas les travaux de certains énarques et X ? Pourquoi ne pas clairement exposer dans l’ouvrage de telles pistes qui participent d’une perfusion entre recherche et élite administrative, évoquée de façon très générale ?... [1]

Pour revenir à la communication politique, au sortir du livre, je me pose plusieurs questions : comment concilier l’énoncé pédagogique des axes centraux d’une réforme globale et éviter la coalition des oppositions, des « non », des blocages et barrages, sachant que les groupes d’intérêts s’engouffrent, objectif après objectif, dans des négociations avec but d’en sortir gagnant à courte vue ? Le contexte de la réforme est de première importance pour adopter une bonne tactique et une bonne stratégie opérationnelle, si bien que la clarté est impossible en certains cas. Sur le fond cependant, améliorer la transparence à la fois des objectifs et des moyens, reste en France, une « ardente obligation ».

Á cet égard, si Nicolas Tenzer reproche à la théorie de la gouvernance son abandon des hiérarchies et de l’autorité de l’Etat, il adopte parfois une approche semblable, faite de recommandations à la concertation, aux négociations des objectifs, aux réalisations « implémentées ». Il insiste néanmoins sur la constance à avoir sur les engagements fondamentaux. Pour autant, les cycles électoraux, l’électorat volatil, et les gouvernants soucieux de réélection structurent durablement la vie politique. Peut-on croire que la suppression du Premier Ministre garantisse essentiellement une meilleure cohérence stratégique du pilotage de la réforme de l’État ?

Á mon avis, la clarté, certes recommandable pour obtenir des résultats en démocratie, ne résout pas la question de savoir comment mobiliser pour défendre ne serait-ce que cette fin - une relative transparence -, notamment au sein des partis politiques ou des mouvements sociaux, tant les corporatismes, conformismes et intérêts particuliers génèrent des tactiques de dissimulations entrecroisées. Et la question est bien celle des mobilisations et de la formation politiques dans une démocratie en crise. L’impératif de constance est posé certes au niveau du gouvernement.

Mais il se pose tout autant au niveau des partis politiques, de leurs discours, de leurs aptitudes à forger de la socialisation politique, de la citoyenneté réaliste. La fragilité des partis de gouvernement en France est aujourd’hui problématique. Leur insuffisante capacité, lorsqu’ils sont dans l’opposition, à tenir un discours réaliste tout en forgeant de la mobilisation, renvoie à leur composition élitaire et à leurs modalités d’organisation. La perfusion élitiste entre parti de gouvernement, haute fonction publique, cabinets ministériels, grands corps,…, parait nourrir cette rupture du pacte démocratique et enrayer en conséquence toute bonne communication y compris au niveau des réformes lorsque ces partis sont au pouvoir. Une fois dans l’opposition, ils ne parviennent pas à renouer avec leurs bases, sauf à verser ponctuellement dans le discours de la rupture et de la radicalité, pour se déjuger ensuite.

Au-delà, le clivage risque de devenir générationnel et d’opposer très sévèrement les 68 et post-68 aux 35 et moins dans les années qui viennent, parce que faute sans doute de veille sociale et scientifique auprès des administratifs et politiques, leur accueil dans les circuits professionnels n’est pas à la hauteur de leurs compétentes et de leurs connaissances.

Nicolas Tenzer, France : la réforme impossible, Paris, Flammarion, 2004

[1] la journée des thèses en science politique a posé clairement le problème et confirmé désarrois et inquiétudes.


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4 Messages de forum

  • > [France : la réforme impossible]

    22 juillet 2005 14:03
    L’inefficacité de toute réforme tient davantage à une certaine rhétorique qu’à une stratégie marketing. Les réformes en restent au stade de l’idée pure, non faute de contenu, mais de mise en valeur. C’est précisément le manque de marketing qui tue les idées. Les JO n’en sont que le dernier exemple en date. Chacun est convaincu que le caractère génial de son idée ne nécessite pas de démonstration. Il en va de même pour le référendum du 29 mai. Avec les conséquences que l’on sait maintenant.

    Voir en ligne : Déficit de marketing

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    • > [France : la réforme impossible] 20 septembre 2005 17:14
      comme l’indique l’article, le marketing et la communication ne sont qu’une face de la sociologie du changement particulièrement en politique. Je souscris en partie à votre argument, mais le marketing politique ne saurait être considéré comme cause unique ou même principale de la "réussite" ou de "l’échec" des réforms étant entendu que les critères de ces deux dernieres évaluations gagnent à être précisés...

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    • > [France : la réforme impossible] 10 juin 2006 18:49, par DUFOUR OLIVIER

      Je suis venu sur le site car je cherchais des informations sur Nicolas Tenzer, un contact..

      pour réagir à cet avis ; ce n’est pas le manque ou que le manque de marketing politique (ou non d’ailleurs) qui tue les efforts de centaines de projets oeuvrant pour le sens commun ; le marketing quel qu’il soit n’est qu’un outil. Si on ne considère pas cela, cet outil prend le devant de la scène et l’accessoire devient l’acteur politique principal ; on en vient à réagir les uns par rapport aux autres en fonction de.... Il n’y a que les personnes qui portent ces projets qui peuvent faire la différence. Biensûr il ne faut pas être naïf, le marketing, le sens de la communication sont des outils indispensables mais arrêtons de mettre cela en avant en disant que la réforme est impossible...structurellement, il est important de faire réfléchir les gens à où on veut conduire la socièté, de quelle socièté avons-nous envie avant de dire de celle que nous avons besoin car des choix sont à faire et donc tous les besoins pourront s’exprimer mais pas forcément cohabiter donc se réaliser. C’est de l’éducation, les relations sociales, l’ouverture d’esprit qui importe avant tout cependant cela se construit sur plusieurs générations...Il faut commencer, l’envie est là vu le nombre de forums, d’associations, d’organismes, d’observatoires des inégalités, etc..qui existent, le tout est peut-être de fédérer ces énergies ? C’est du management dont je vous parle désormais.... !

      Cordialement

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      • Il faut en effet rajouter un ? à "réforme impossible" comme l’indique du reste l’article qui met en perspective les éventuelles pistes de réflexion ; il semble néanmoins que le niveau des changements à opérer est structurel et non pas seulement conjoncturel.

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