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CRÉATIONS

La poésie fait mal ?

Lecture de Michel Deguy : à lire et écouter (Mp3)

5 février 2007

Michel Deguy, poète et philosophe, délivre ses réflexions au sujet du faire-mal de la poésie, "occupation la plus innocente" selon la citation de Hölderlin, et nous offre une mise en voix de son texte, enregistrée chez lui en mars 2007 (format mp3).






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Ecouter ce texte, dit par Michel Deguy

 



 

 Photo : Michel Deguy
 © Carole Dely (Sens Public)

 

Cette assertion optative (j’entends un vœu et un doute dans cette déclaration) fut le titre, l’incipit, d’une causerie de Paolo Fabbri un soir à la Maison des écrivains. Je cherche ici à la développer, essayant aussi son contraire, ou telle autre modalisation.

Et je sais bien que la proposition sonne aussi (d’abord ?) comme un rappel – à la tradition. La poésie faisait mal ; fit mal ; savait faire mal. Pourrait le faire encore ? Le temps des iambes et des épigrammes eut lieu. Le temps des Châtiments. Et d’Archiloque à Voltaire, à Chénier, à Hugo, ce fut le plus long temps. Satirique ou patriotique, assassine ou belliqueuse, chant de combat, de victoire ; appel au meurtre, à l’insurrection ; péan, refrain guerrier, libelle... la poésie armée, casquée, avec ses bottes métriques et son bouclier d’Achille ; mais aussi pointue, avec son agudezza et ses concetti, dans le boudoir de Célimène, ou le prétoire ou la salle des gardes... Je sais bien ; mais je vais chercher dans d’autres directions : celle aussi du se-faire-mal ; et celle du ne-pas-faire-mal, de cette "occupation la plus innocente" (selon la traduction, ici, de Hölderlin) ; celles de l’irritation, de la cruauté, de la privation, de l’abdication...

Irrité, cruel, ascétique, abdiquant... Dans quel état se met le "sujet lyrique" lui-même ?! Écoutons voir.

De l’irritation

La question n’est pas que le poète, psyché fragile, se mette en colère (cela peut arriver). Mais plutôt : c’est la colère qui met le poète en branle ; c’est L’Iliade qui commence par la colère. Appelons ça l’émotion. C’en est une ; non pas une sensation ; ni une humeur parmi d’autres, mais une disposition révélante. Dans l’autre tradition, religieuse, c’est Yaveh qui se met "lui-même" en colère et inspire la colère du prophète. Il y a d’autres émotions puissantes, certes, affects bouleversés, Stimmungen – compassion, dégoût, amour. Je prends celle-ci, la colère, à cause d’Homère et d’Horace. Vatum irritabile genus. Au reste, le problème n’est pas de savoir qui commence, de la poule colérique ou de l’œuf irritant. Mais d’arracher la poésie à une psychologie de poète, le "lyrisme" à la caractérologie. La colère est "objective" ; ça ne veut pas dire qu’on tangue du sujet à l’objet ; mais qu’on désubjectivise le commentaire. Donc, qu’est-ce qui se passe ? Tout cela (m’)irrite, l’être se met en boule et en branle ; je suis divinement mal ! On parlera de mode-d’être donnant sur ce qui est ; de disposition onto-logique, ou révélante. L’être devient – ce qu’il est, en "soi". Par soi pour soi. Réflexion de l'Être ; autorévélation. La colère met en mouvement la pensée ; laquelle cherche à dire ce qu’il en est de ce qui est, dans la tonalité courroucée. Les philosophes parlent d’un "existential". Je suis colère, disait-on. Ou : la muse irrite le poète – susceptible, alors, de s’emporter-jusqu’à. Puis la dé-créance déchante, de la Muse divine à l’Allégorie majuscule : la Colère entité dans un ersatz de culte polythéiste de la rhétorique, hypotypose vaguement idolâtrée, vertu coléreuse. Puis à la figure généralisée, au tour d’écriture, si vous voulez.

De la cruauté

Le poète rêvait d’un état vivant de la langue, mouvant fluide, en expansion et ainsi en continuité avec son propre dehors. C’est par métaphore, selon l’usage trivial de ce mot, qu’on parle de corps-de-la-langue – qui n’est pas un corps ; quand bien même la vocifération, la diction fait passer l’un dans l’autre le corps et la langue. Comment "toucher", remuer, atteindre ? Et comme on ne bouge pas les choses, là-bas, directement, avec des phrases ("magiquement"), il s’agit de troubler les esprits. Communiquer, dites-vous ? Mais pas des informations. Non, mais le feu. Or j’ai beau avoir la tête et les joues en feu, le langage ne brûle pas, parlant de feu, de flamme, de fièvre. Comment passer le feu, mettre en feu la bibliothèque ? Théâtre de la cruauté ? Mais Artaud peu avant sa mort butait encore une fois sur l’énigme de la communication quand il constatait l’inanité du geste de sa conférence fameuse de 1947.

L’énigme c’est, toujours, que le mot douleur ne fait pas mal, que "tourment" ne tourmente pas ; que cruauté n’est pas cruel. Qu’à la rigueur il n’y a d’obscénité que par l’imagination et par référence : c’est l’imagination qui "réfère". Un signifiant n’est pas obscène par lui-même, et il suffit d’écrire "khakha" comme un dieu carthaginois chez Flaubert pour n’être pas scatologique. Quelle est donc cette "puissance prochaine que les mots gardent sur les choses", pour questionner avec les mots de Merleau-Ponty, qui dépend, nous le savons, de la censure en général, ce mode de réception ?

On risque de se faire plaisir un peu trop vite ; à invoquer cette "continuité avec le dehors" ; car c’est un "vœu", un "désir fou", qui nous intéresse parce qu’il échoue. Le discours philosophant que nous parlons nous permet de nous entendre (plus ou moins) "sur" Artaud, comme ses médecins. La glossolalie, par exemple, n’est pas une langue puisque personne ne la parle, et nous ne pouvons en parler, et d’une certaine manière "l’entendre", que parce qu’elle est entourée de ce qui n’est pas elle, portée de proche en proche par le discours des autres, la discursivité générale où nous l’entendons.

Pourquoi Rimbaud l’emporte-t-il toujours, je veux dire en gloire, chez les jeunes encore aujourd’hui ? Son émotion en mots m’émouvant me motiverait à me mouvoir ? La dévotion qu’il allègue est-elle, latine, "la pâture jetée au gouffre toujours avide" (Dumézil, dans ses Idées romaines), imprécation, malédiction, adieu. Un langage spécial ("alchimie du verbe" ?) nous ferait de l’effet... Ne mesure-t-on pas la force par l’effet ?

La force se mesure à ce qui lui résiste. La résistance sociale étant beaucoup moins grande qu’il y a cent ans, la "force" du langage poétique, Arthur ou Artaud – cette force qui ne dépend pas de la mention des termes de la force – est moins offensante. Elle "passe" mieux, dit-on ; mais en fait moins bien : sans rencontrer la même résistance ; sans pouvoir se mesurer. La poésie s’épuiserait dans le vide, se battant contre des fantômes et en particulier le sien. Peut-être lui manque-t-il un substitut à, et donc un équivalent de, la croyance, elle-même feinte, en son pouvoir-spécial, en sa continuité avec le dehors ?

Se priver, "ça fait mal"

La logique du se-priver, générale, est aussi à l’œuvre dans le faire œuvre de la poésie.

Très en général, un but n’est atteint (ou pris en charge) par un "sujet", quelconque, qu’au prix de certaine privation, "autolimitation". Se-priver, pour une possibilité haute, hors de portée, le modèle en serait-il offert par la "castration" ? saint Paul, Origène, le troubadour... Se couper, de la jouissance et de la procréation, pour un jouir et un engendrer autres, "spirituels", devenus "métaphoriques", dont celles-là auraient été "d’abord" la prise à la lettre, le sérieux le réel, et la figure (le comparant) comme si la lettre devait gager le sérieux de la métaphore et de son renversement "en esprit" ?

Mais je me contente de deux ou trois remarques relatives à l’expérience de poésie.

Et sur des exemples.

Mallarmé, à la faveur d’une narration (car c’en est une, fable prise dans un récit d’événement : "Le nénuphar blanc"), nous dit ceci : se privant de jouir d’une apparition possiblement "réelle", désirée, celle d’une femme au bord vert du fleuve, le narrateur la fait ne pas apparaître, ou quasi apparaître-disparaître, pour la plus grande chance de changer une prose relatante en poème en prose, entendre en une parabole de ce que peut faire "la poésie". Le descriptif d’une mésaventure et manœuvre de rameur se laisse transcrire en une définition de l’opération poésie, en art poétique. Il est la lettre pour une figuration de l’existence allégorique.

Un deuxième exemple : la traduction.

Dans la traduction (l’opération de traduire, termes qui valent pour l’exemple précédent) le poème se prive :

a) de son originalité. Il prend sa source et son cours dans un autre. Il s’aliène par obéissance, passion et "fidélité", pour (re)venir à soi, à sa possibilité : faire son possible. Il emprunte, il parasite ; tout ce que vous voudrez ;

b) et aussi de sa langue. Il fait "l’épreuve de l’étranger" (titre de Berman qui est, comme chacun sait, une citation de Hölderlin).

Et ainsi cherche-t-il à faire poème en sa langue. Il imite jusqu’à la limite de "ses forces" ; il jalouse ; il envie ; il mime l’autre ; il fait-comme, se privant de ses moyens pour être aussi beau que l’autre.

On montrerait que tel emprunt d’origine dans l’émulation et la simulation règle la relation des arts "entre eux", chacun s’endettant à l’égard de l’autre dans une sorte d’"antidosis" et de ronde de tous. "La poésie n’est pas seule."

De l’abdication

Les frais de maintenance (comme si le maintenant se faisait participe présent et nom commun) de l’affaire Poésie sont élevés ; maintenance d’un "sujet lyrique", caractériel, expressif, infatué, superstitieux...

Certains de ces frais sont non seulement incompressibles mais, d’abord, vitaux : maintenance de la bibliothèque (ou de la tradition, si vous préférez) en état de lisibilité, de fonctionnement, d’accroissement. Maintenance de "la langue" (des mots de la tribu, si vous préférez Mallarmé) en "bon usage" (dans son usage poétique précisément), avec surveillance des ateliers d’expérimentation, etc. Maintenance des usagers en état de réceptivité et d’inventivité (par l’enseignement). Et si par haine de la poésie on entend haine de l’autosatisfaction des poètes, de leur sui-préférentialité, et des modèles devenus académiques ; et amour des risques, des excès (y compris dans l’accueil de l’étranger par les traductions), goût de transactions défendues ou "impossibles" avec ce qui n’est pas elle ou qui ne passait pas pour l’intéresser au nom du "ça ne se fait pas"... va pour cette haine, qui peut bien faire mal à la poésie ; mais pour son bien, comme dit une locution populaire.

Si c’est pour envoyer la langue à la casse et remplacer l’illusion des pouvoirs spéciaux de la versification par celle des vociférations idiosyncrasiques ou ceux du calembour, ou ceux de la technique typographique du signifiant, on ne gagne pas au change.

La sténographie d’une séance d’"associations" de mots et d’idées chez le psychanalyste – certes thérapeutique – ne fait pas, même relue et agrémentée, un poème.

Faire du mal à la langue de cette façon-là, qui ferait peut-être du bien au sujet énonciateur, n’est pas le but. L’Art de poésie en est un où le sujet peut se faire disparaître élocutoirement – sujet s’entendant des deux manières : le moi signataire, qui s’est délégué un narrateur pour l’occasion (celle que raconte le fil narratif-thématique), et cette disparition aurait lieu au profit du sujet pensant au fond de son "œil vivant" ; et d’autre part sujet aussi la chose dont il s’agit, parfois appelée l’objet, changé en apologue (parabole) de toute l’opération.

Et pourquoi cette ascèse, sinon pour le mouvement d’abdication que je lis (parmi les contemporains) chez Artaud quand il se désidentifie pour s’identifier, soustrayant de "soi" tous les prédicats "siens" : français, marseillais, européen – continue-t-il –, homme contemporain, chrétien baptisé, etc.

Et cet autre exemple : à la fin du livre quand Sartre se reconnaît un "homme comme les autres et qui les vaut tous". Peut-être – c’est ainsi que je l’entends – un homme atteignant alors cette semblance que Baudelaire à la fin de son poème nommait "fraternelle" ? N’est-ce pas là "le sens plus pur aux mots de la tribu" ?

La seule croyance impliquée – et qui va chercher son énergie langagière tropologique dans le désespoir de toute autre révélation – serait celle-ci : croyance en une possibilité par la langue vernaculaire de faire dire à son discours des choses qui sont des vérités et aussi, j’allais dire par-dessus le marché, sur elle-même.

L’innocence

Mais n’est-elle pas l’occupation "la plus innocente de toutes", dit Hölderlin de la poésie ? N’est-elle pas innocente ? Sans doute innocent n’est pas inoffensif ; et un innocent peut "faire mal". Néanmoins l’innocence en tant que telle – indivision du vouloir et du bon "en deçà de" ("avant") la (connaissance de la) différence bien/mal – n’a pas part au mal en principe. Je cherche à en apercevoir quelque chose, rapportée à la poésie par la citation du poète allemand.

Le don est généreux, dit la locution.

La générosité serait l’essence du don.

En quoi consiste-t-elle (comment s’y prend-elle, à donner) ? En coupant la relation entre la chose donnée et le donateur. En détachant. La générosité tranchante disjoint, désarticule, la relation dans l’élan qui se jette, et la jette, vers. (Se) jeter au cou sans se jeter avec, c’est la retenue, la soustraction du donnant. De manière à ce que le don soit comme tombé du ciel (autre locution), venu d’ailleurs. Que ta conscience ignore ce qu’elle fait de bien (mais pas de mal). Un don trop vaste, sans provenance, en somme ; et, partant, "du ciel".

Comment faire don à nouveaux frais ? D’un nouveau biais : car c’est ça qui est important ; il faut la surprise pour faire accepter le donné. Pour entrer dans cette question, ma pente est "athéologique", c’est-à-dire "simoniaque" ; "profaner" le langage de la théologie pour "nous l’approprier", comme si la "théologie" savait et devait maintenant être traduite, ouvre un accès à la question.

En l’occurrence : comment profaner la "grâce" pour en tirer le langage du don, du sens, en esthétique ?

La grâce redonne. C’est le jeu avec l’enfant : "donne-le-moi", lui dit-on du jouet, ou de la chose, qu’on lui donne. Je te le donne pour que tu (me) le (re)donnes. Il n’y aurait don que dans ce retour de l’échange. Que le "donné" des philosophes ne nous tombe plus dessus comme nécessité !? Mais le don redonne.

C’est le re qui fait le don ; qui donne. Il y aurait don "gracieux" dans le retour de l’échange. Le don redonne le même (i.e. en-tant-que et comme-si) gracieusement offert maintenant, comme en plus. Le même en plus ? C’est la formule de Baudelaire suivant à la trace Constantin Guys sur les Boulevards, qui lui-même poursuit l’apparaître de monde à la trace dans le phénomène.

Je te donne la pluie, le soleil (saint François d'Assise). Don de fleurs… dit le poème. Don serait le poème : "je te donne ces vers /.../". Je te les adresse, pour que tu me les (re)donnes, les disant.

 

Pour Po&sie - site de la revue de Michel Deguy

 

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