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Les mécanismes guerriers

Présentation

25 avril 2005

Si nous avons choisi dans ce dossier de centrer nos réflexions autour du concept de « mécanismes guerriers », c’est que la guerre n’est jamais véritablement porteuse de sa propre signification et c’est pourquoi la philosophie a toujours été embarrassée dans sa tentative de la conceptualiser. Celle-ci ne pose problème que dans une moindre mesure pour les Anciens, qui la voient comme une relation armée visant un but extérieur à elle-même. Pour Aristote notamment, la guerre ne serait qu’un moyen en vue de la paix, comme le travail tend au loisir et l’action à la pensée (Politique, VII, 14, 1334a) . La guerre est l’activité normale de la société, dans la mesure où elle tend vers la pacification sociale. Nous voudrions ici comprendre philosophiquement la guerre autrement que par un schéma d’explication extrinsèque qui la légitime. Nous nous proposons donc d’aborder le phénomène de la guerre via le concept de « mécanismes guerriers », par quoi nous entendons l’ensemble des dispositifs susceptibles de se déclencher en cas d’agression, que cette agression surgisse de l’intérieur ou de l’extérieur.






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« On vit présentement dans l'attente perpétuelle d'une guerre ; le danger est peut-être imaginaire, mais le sentiment du danger existe, et en constitue un facteur non négligeable. »[1]. Simone Weil

Si nous avons choisi dans ce dossier de centrer nos réflexions autour du concept de « mécanismes guerriers », c'est que la guerre n'est jamais véritablement porteuse de sa propre signification et c'est pourquoi la philosophie a toujours été embarrassée dans sa tentative de la conceptualiser. Celle-ci ne pose problème que dans une moindre mesure pour les Anciens, qui la voient comme une relation armée visant un but extérieur à elle-même. Pour Aristote notamment, la guerre ne serait qu'un moyen en vue de la paix, comme le travail tend au loisir et l'action à la pensée (Politique, VII, 14, 1334a)[2]. La guerre est l'activité normale de la société, dans la mesure où elle tend vers la pacification sociale. Nous voudrions ici comprendre philosophiquement la guerre autrement que par un schéma d'explication extrinsèque qui la légitime. Nous nous proposons donc d'aborder le phénomène de la guerre via le concept de « mécanismes guerriers », par quoi nous entendons l'ensemble des dispositifs susceptibles de se déclencher en cas d'agression, que cette agression surgisse de l'intérieur ou de l'extérieur.

Aussi est-il insuffisant d'envisager le phénomène de la guerre en l'opposant simplement à un état de paix. En effet, il existe une logique de forces présente dans la société qui justifie la constitution de celle-ci. Toute société s'institue en justifiant le lien qui l'anime et crée par conséquent un réseau de forces qui n'est pas nécessairement capté par telle organisation politique, ou par tel appareil étatique. Cette logique de forces peut cependant se transformer à tout moment en logique purement belliqueuse, s'éprouvant dans un conflit particulier. La préparation à la guerre est déjà un moment guerrier, peu importe quand le conflit proprement dit se déclenche ouvertement. Les mécanismes guerriers n'apparaissent jamais en tant que tels, dans la mesure où ils participent d'une justification imaginaire de la société, qui, pour exister, doit se défendre. Décrire les mécanismes guerriers revient à comprendre une dynamique de forces qui justifie la formation d'un ciment communautaire capable de muer en société. Qu'on les considère comme combinaison de forces, machine de guerre (Deleuze), c'est-à-dire complexe guerrier opérant la dissolution de tout lien social statique, institution ou constitution d'une société (le rapport des deux concepts sera à analyser) ou pierre angulaire d'une communauté de combat (Heidegger), on remarque qu'ils interviennent toujours à un niveau primaire.

L'enjeu est bien de construire une nouvelle polémologie, qui ne soit pas seulement la description sociologique du phénomène guerrier au sens de Gaston Bouthoul qui avait fondé ce concept et l'avait joint à une vision unilatérale et substantielle des phénomènes sociaux conflictuels. Il s'agit d'une part de décrocher la dynamique guerrière des manifestations phénoménales conflictuelles (pour aussi pouvoir comprendre comment ils engendrent ces situations) et d'autre part d'étudier la façon dont cette dynamique investit le champ économique, social, politique et technique. Derrière la présence de ces mécanismes guerriers se dessine une redéfinition forte du politique (cf. Schmitt).

Gaston Bouthoul, dans son ouvrage Le phénomène-guerre, avait défini clairement les ambitions d'un pacifisme scientifique, à partir d'une analyse rigoureuse des conditions de possibilité de la guerre :

« L'aspiration à la paix devient d'autant plus angoissante et impérieuse que les moyens de destruction deviennent plus atroces. - Mais elle n'avancera pas d'un pas si nous continuons à piétiner dans les ornières séculaires du pacifisme rhétorique et sentimental. Il nous faut mettre sur pied un pacifisme scientifique. Mais celui-ci passe nécessairement par la Polémologie »[3].

Le discours polémologique que nous souhaiterions construire se différencie des prétentions affichées par le fondateur de la discipline, puisqu'il s'agit pour nous de créer un schéma conceptuel capable de nous faire comprendre le réel, ce qui est et doit rester la tâche première de la philosophie politique. Gaston Bouthoul entendait par Polémologie « l'étude objective et scientifique des guerres en tant que phénomène social susceptible d'être observé comme tout autre, cette étude devant, par conséquent, constituer un chapitre nouveau de la sociologie »[4]. Or, nous ne comprenons pas seulement la Polémologie comme une partie de la sociologie, mais plutôt comme un discours investissant la guerre à partir de perspectives renouvelées et mettant en jeu un travail interdisciplinaire. En l'occurrence, le concept de mécanismes guerriers intervient dans la compréhension de la guerre non plus à partir des situations de conflit, mais à partir d'une organisation spécifique du social. Comme l'écrit Simone Weil, « on ne peut résoudre ni même poser un problème relatif à la guerre sans avoir démontré au préalable le mécanisme de la lutte militaire, c'est-à-dire analysé les rapports sociaux qu'elle implique dans des conditions techniques, économiques et sociales données »[5].


 Notes

[1] Weil Simone, « Réflexions sur la guerre » in Œuvres Complètes, écrits historiques et politiques, éditions Gallimard, 1988, p.288.

[2] Aristote, Politique, livre VII, 1334 a, trad. Jean AUBONNET, p. 100. 

[3] Bouthoul Gaston, Le phénomène-guerre, éditions Payot, Paris, 1962, p. 19.

[4] Bouthoul Gaston, Le phénomène-guerre, éditions Payot, Paris, 1962, p. 8.

[5] Weil Simone, « Réflexions sur la guerre » in Œuvres Complètes, écrits historiques et politiques, éditions Gallimard, 1988, p. 292.

 

SOMMAIRE

La Grande Guerre a-t-elle brutalisé les sociétés européennes ?
Alexandra de Hoop Sheffer

Résumé : "La guerre brutalise les hommes, au double sens du terme : elle les atteint dans leur chair et dans leur âme, elle les rend brutaux aussi" (in Retrouver la guerre, 1914-1918 de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, Paris, Gallimard, 2000). Cette phrase résume en elle-même l'approche historiographique récente de la Grande Guerre proposée, depuis plus d'une dizaine d'années, par les historiens européens du Centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre, créé en 1989. Elle réside avant tout dans la volonté commune de ces historiens de s'extraire de l'historiographie de l'immédiat après-guerre et des années 1930 - "tu n'as rien vu dans les années vingt et trente" - car elle a procédé, selon eux, à une histoire victimisante de la guerre, une histoire-bataille "vue d'en haut", où la violence de guerre est aseptisée, posant un "écran conceptuel" qui rend la Première Guerre mondiale et ses conséquences sur les sociétés belligérantes incompréhensibles. Les années 1970 et 1980, marquées par l'ouverture progressive des archives, correspondent au renouveau historiographique de la Première Guerre mondiale, avec notamment les thèses de J. J. Becker sur les Français dans la Grande Guerre et celle d'A. Prost sur les anciens combattants.

Nazisme et guerre totale : entre mécanique et mystique
Johann Chapoutot

Résumé : Nous connaissons tous, je crois, la scène : nous sommes le 18 février 1943, dans le Palais des Sports de Berlin. Seize jours plus tôt, le feld-maréchal von Paulus et sa VIe armée ont capitulé à Stalingrad. Pour la première fois depuis 1939, la Wehrmacht est vaincue dans un combat majeur. Pour la première fois, elle amorce un recul. Ce soir-là, devant un auditoire soigneusement choisi, le Reichskulturminister et Gauleiter de Berlin, Joseph Goebbels, prononce un discours pour retremper l'ardeur belliciste du peuple allemand. L'ambiance est exaltée. Elle devient proprement extatique au moment où, lors de la péroraison, Goebbels lance à son auditoire cette question fameuse : "Voulez-vous la guerre totale ?". Et l'auditoire, dans un des plus furieux moments de transe jamais organisés par le régime, répond : Oui !

La « scène » de la guerre ou la monstration des mécanismes chez Eschyle et Kant
Céline Acker

Résumé : Il s'agit d'analyser les mécanismes guerriers du point de vue des spectateurs, voilà pourquoi il nous a semblé intéressant de rapprocher le théâtre d'Eschyle à travers la pièce Les Perses et la philosophie de Kant. En effet, Kant analyse le sens de la guerre et de la paix depuis la scène de l'histoire. Faire cela, c'est rendre possible la monstration des mécanismes guerriers, c'est en donner les causes et les motifs, c'est attirer l'attention sur le fait que la guerre est rendue possible par un certain ordre politique tyrannique ou despotique qui a lieu même en temps de paix. Dès lors, mettre au jour les mécanismes guerriers c'est porter à la scène - non pas l'événement de la guerre lui-même - mais les rouages et les éléments nécessaires au basculement dans la guerre. Le spectateur s'interroge alors non plus seulement sur ce qui entraîne la guerre mais aussi sur ce qui peut venir la contrôler ou l'empêcher. En cela, le théâtre des mécanismes guerriers espère par la distanciation qu'il rend possible donner à voir une issue morale, politique et juridique à un état de guerre perpétuelle.

L'épreuve de guerre dans la pensée de Heidegger
Servanne Jolivet

Résumé : Si Heidegger a tant pensé la guerre (Krieg) sous les formes que sont le combat (Kampf), la lutte (Streit) ou encore la confrontation (Auseinandersetzung), notion forclose comme nous le verrons dans la reprise de la notion héraclitéenne de Polemos, c'est qu'en celle-ci se manifeste cette tension primordiale de l'homme vers son pouvoir-être, cette capacité qu'il a à être cet « au-delà de soi » qui est aussi le mouvement même de sa propre transcendance. Existant en cette transcendance, c'est-à-dire tendu et en projet vers ce à dessein de quoi, ce qui pour lui fait monde, l'homme ouvre ainsi place en lui à ce « transcendens pur et simple » qu'est l'être.

Mécanismes guerriers et fondation de l'État dans la pensée politique de Thomas Hobbes
Sébastien Loisel

Résumé : Nous nous proposons d'analyser le phénomène guerrier à partir des mécanismes qui en conditionnent l'existence (l'éclatement de la guerre), plutôt que d'en décrire les logiques internes (la conduite des hostilités). Une telle approche, politique en son essence, implique que l'on néglige des considérations proprement stratégiques au profit d'une interrogation sur le type de nécessité que la guerre met en œuvre.

Structures sociales et mécanismes guerriers : la guerre dans la sociologie weberienne
Aurélien Berlan

Résumé : Lorsqu'on se situe dans une perspective historique et empirique, on est souvent paralysé par l'impression de ne rien pouvoir dire de général sur les causes de la guerre : chaque guerre aurait des causes spécifiques, et toute généralisation serait simplificatrice. La guerre se présente en effet comme un « phénomène social total » : c'est un phénomène qui mêle et combine toutes les dimensions constitutives de la vie sociale, politique bien sûr, mais aussi économique, juridique, religieuse, technique, scientifique... Il est donc complexe, polymorphe, et, semble-t-il, irréductiblement singulier. Par conséquent, la guerre « en général » n'existe pas : le concept de guerre se résorbe entièrement dans la multiplicité de ses manifestations singulières, et il en va de même pour ses causes, au point que certains sont tentés de considérer comme « des légendes et des histoires de vieilles femmes » l'idée que la guerre en général a des causes identifiables, ou qu'il y a des causes générales de guerre.

La mise à nu des mécanismes guerriers ou la statocratie
Christophe Premat

Résumé : Une bonne partie des travaux de Castoriadis est consacrée à l'étude du régime social de la Russie, une étude qui mêle d'ailleurs une appréciation historique, sociologique et philosophique. La société russe a à nous dire quelque chose sur la souffrance sociale que fait endurer l'institution bureaucratique de la société, qui est une exploitation systématique et rationnelle de l'existence sociale des individus.

Gabriel Tarde ou les ressorts psychologiques de la guerre
Gauthier Autin

Résumé : Là où l'historien rend toujours compte de la guerre par une conjoncture particulière, la psychologie sociale de Gabriel Tarde prétend au contraire mettre en évidence ses causes générales ou structurelles. Pour qu'un conflit éclate entre deux nations, il faut que les passions belliqueuses se répandent au sein de chaque camp et emportent l'adhésion des futurs protagonistes, car l'affrontement physique ne se produit que si les populations concernées le croient inévitable ou souhaitable. En ce sens, la guerre met d'abord en jeu des forces psychologiques, elle suppose une croyance et une volonté collectives dont il faut élucider la formation. Or, pour Tarde, la genèse de ce consensus met en jeu l'action combinée de trois institutions qui contribuent ordinairement à maintenir la concorde sociale : les médias, la coutume et l'armée. Nous analysons ici le rôle ambigu de ces trois mécanismes qui produisent la cohésion interne de la société et suscitent le conflit à l'extérieur.

Marx, Bakounine et la guerre franco-allemande
Jean-Christophe Angaut

Résumé : L'objet de cette intervention est de confronter les textes écrits par Marx et par Bakounine à l'occasion de la guerre franco-allemande de 1870-71 et de la Commune de Paris. Ce choix n'est celui d'une période que pour autant que celle-ci est apparue aux deux auteurs comme un moment de crise à la fois politique et géopolitique. Avec la guerre franco-allemande et la Commune de Paris se superposent en effet ces deux dimensions belliqueuses que sont la guerre internationale et la guerre civile, la guerre entre États et la guerre entre classes sociales pour la conquête de l'État ou pour sa destruction. Les textes suscités par cet épisode historique permettent d'analyser à nouveaux frais le différend entre Marx et Bakounine sur la question de l'État : dans l'opposition bakouninienne, à propos de la défense nationale, entre les moyens ordinaires (ceux de l'État) et les moyens extraordinaires (ceux de la guerre révolutionnaire), mais aussi dans l'analyse marxienne de la Commune de Paris comme destruction immédiate de l'État, s'esquissent à la fois une exigence pratique, celle de l'invention de nouvelles formes politiques, et une exigence théorique, celle de comprendre le statut de ces formes dans l'histoire.

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