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ESSAIS

L’européisation de l’Amérique

6 mai 2018

Résumé : L’article examine les processus de l’histoire latino-américaine du XIXe siècle qui ont conduit à une relation étroite entre nos pays avec l’Europe et au renforcement de l’eurocentrisme criollo. Un tel lien a été représenté comme étant plus ancien et intime, mais il appartient en fait, de la même manière que dans d’autres parties du monde, à la période hégémonique européenne de l’histoire. De nos jours, le passage à un nouveau système mondial permet de surmonter l’eurocentrisme criollo.

Mots-clés : Eurocentrisme, Migrations internationales, Amérique Latine, Mentalité criolla

Abstract : Examination of the processes of Latin American 19th century history that led to a close relationship between our countries with Europe and to the strenghtening of Creole Eurocentrism. Such link was imagined as much older and intimate, but actually belongs, in the same way that in other parts of the world, to the European hegemonic period in history. In our days the change towards a new world system is giving the opportunity for overcoming Creole Eurocentrism.

Keywords : Eurocentrism, International migrations, Latin America, Creole mentality






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Article paru précédemment dans la revue Dimensões, v. 35, juillet/décembre 2015, p. 128-146, et traduit de l’espagnol par Sylvie Taussig.

Tout d’abord – pour ne pas me répéter inutilement –, je renvoie à mes précédents travaux où j’abordais des thèmes apparentés à celui qui fait qu’aujourd’hui je me penche sur mon clavier. Il s’agissait de tentatives visant à démonter le schéma eurocentrique d’une explication de l’histoire latino-américaine qui nous domine, le modèle euro-criollo (pour reprendre le terme que nous avons inventé avec Carlos Tur (2008)1. On pourrait me rappeler que c’est devenu une entreprise à la mode de vitupérer l’eurocentrisme, mais c’est une chose que de le faire depuis les tranchées des théories postmodernes, et c’en est une autre que de s’élancer au combat et d’entrer dans la mêlée pour en découdre avec les catégories, les chronologies, les jugements de valeur et les discours élaborés qui ont contribué à tisser ce modèle depuis des siècles.

Je me suis donc engagé dans cette bataille, et il est vrai que je me suis montré téméraire à l’excès parce que j’ai prétendu, entre autres, retracer l’histoire de la formation du modèle euro-criollo, construire un modèle alternatif, débattre de différents thèmes annexes et décrire en détail le commencement d’une de ses étapes décisives (H. G. H. Taboada 2012)2. Chacune de ces entreprises prendrait une vie, mais j’ajoute pour ma défense que la stratégie derrière ce livre était de publier pour ne pas passer mon temps à corriger, comme l’ont conseillé quelques sages, et c’est au même but que tendent les pages que va lire maintenant celui qui se décide à aller jusqu’au bout.

Cet article se propose d’éclairer un aspect de cette discussion, parfois plus implicite qu’explicite, parfois plus ouvertement idéologique et en tout cas toujours anhistorique, consacrée à la question de l’appartenance de l’Amérique latine à la civilisation occidentale. Certes, le thème mérite en soi une recherche en matière d’histoire des idées : quand la chose a-t-elle commencé, quand a-t-on commencé à douter, qui a dit oui, qui a dit non, et qui hésitait ? et parmi ceux-là il y en avait qui éprouvaient de l’orgueil, de la gêne, ou un certain soulagement. Je ne me reconnais pas dans ces considérations parce que, comme je l’ai déjà dit très souvent, la catégorie de base qui organise cette discussion autour de l’Occident et le modèle civilisateur qui est à son fondement me paraissent très peu utiles pour l’analyse historique, et parce que je trouve discutable le récit historique habituel, qui est celui sur lequel s’appuient les différentes formes d’affirmation et de négation.

En considérant ce récit, je me suis efforcé par le passé de substituer à ses grandes lignes celles d’une histoire américaine comprise à partir de dynamiques propres et non pas de dynamiques extérieures. Je résume donc ici ce que j’ai déjà dit, bien qu’il existe de légères variantes parce que ma perspective évolue. Tout a commencé bien longtemps avant « la découverte », ce marqueur eurocentrique par excellence, dont j’ai réduit l’importance ; j’ai souligné que les relations avec ce qui s’est ensuite appelé Amérique se sont établies de façon privilégiée, pendant des millénaires, avec l’Asie, et que ces relations continuèrent pendant les siècles coloniaux et républicains ; que la prétendue conquête fut un processus de conséquences démographiques profondes, économiques, sociales et culturelles successives, mais que la période qui leur fit suite, les trois siècles coloniaux, furent plutôt limités au niveau des résultats que l’on a l’habitude de citer pour nous prouver qu’il y eut depuis ce moment une conversion de l’Amérique à la civilisation chrétienne ou européenne ou occidentale.

Ou aux variantes de celle-ci, et on nous parle d’une Amérique espagnole, d’une portugaise, d’une autre française et d’une autre anglaise, pour ne rien dire de la hollandaise, russe, danoise, suédoise, maltaise, et j’en oublie certainement. Définir de cette manière, c’est privilégier un des éléments de certaines sociétés américaines postérieures à la conquête, et parfois cet élément est le moins important : l’origine, quelquefois lointaine, des dominants. Évidemment, on ne raconte plus aujourd’hui l’histoire de l’Amérique seulement comme l’histoire de ses conquistadors, des partages impériaux du xviiie siècle, de la lutte entre « Latins » et « Saxons », mais le nom même de l’Amérique latine et bien des idées reçues qui ont encore cours aujourd’hui s’appuient sur ces conceptions.

Mon modèle historique alternatif pourrait être prolongé jusqu’à atteindre ce xxie siècle, mais j’interromps ici sa démonstration parce que c’est, arrivé à ce point, celui de la fin de la colonie que je désire reprendre de façon plus détaillée pour souligner certains aspects relatifs au développement de l’Amérique indépendante et à la question que je posais dans mon troisième paragraphe ci-dessus, en me concentrant sur cette partie qui fut précisément appelée Amérique latine au xixe siècle. Tout cela dans un souci d’éclairer le débat ancien à propos de l’Occident, quoiqu’il semble que je me dirige dans une autre direction.

Nos Lumières

Si nous résumons l’histoire qui nous a été racontée un nombre invraisemblable de fois, les idées françaises, l’Encyclopédie, Rousseau, Voltaire, le libéralisme anglais firent douter les habitants des empires ibériques des vérités reçues et les incitèrent à conquérir leurs droits et à obtenir leur indépendance. Une autre interprétation lui a été opposée très vigoureusement à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance, qui privilégie non pas les idées nées de l’autre côté des Pyrénées, mais de vieilles conceptions hispaniques et catholiques, sur le bon gouvernement, la représentation populaire et le droit à l’insurrection. Les insurgés se seraient imprégnés de cette source.

Derrière la posture révisionniste, il y a d’anciennes revendications de toutes sortes, y compris celles des secteurs conservateurs, catholiques et hispanistes, il y a un biais qui fut favorisé par l’actuel État espagnol qui a financé une grande partie des activités liées aux centenaires des indépendances et il y a des éléments hasardeux. Je maintiens cependant le point suivant : le caractère endogène des idées indépendantistes se marie avec une lecture récente des Lumières comme un phénomène mondial et non eurocentré. Partant d’études sur son hétérogénéité et des relectures sur les origines du monde moderne, Sebastian Conrad propose de considérer les Lumières non comme une catégorie analytique abstraite, mais comme un concept pour étudier des réclamations concrètes, il souligne leur réinvention constante dans les lieux les plus divers (empire ottoman, Bengale, Japon, Siam, Philippines) et, dans des périodes bien postérieures au xviiie siècle, les symbioses avec la pensée locale et la fusion avec des idéologies postérieures (Conrad 2012).

À partir de cette utile reconceptualisation, nous tenons une constellation de Lumières locales et, parmi elles, nos Lumières américaines adoptent des caractéristiques très spéciales, étant donné leur apparition très précoce et leurs relations plus étroites avec les centres européens. Sans vouloir nier que de nombreuses idées et l’esprit général qu’elles exprimaient trouvent leur origine dans ces centres, il n’est pas inutile de mettre en avant la matrice locale où elles furent développées et la forme particulière que prirent, dans notre espace, les Lumières américaines et l’indépendance qui en fut la conséquence. Les deux cessent ainsi d’être regardées comme le premier chapitre du nouvel ordre inauguré au xixe siècle et deviennent le dernier épisode d’une évolution propre qui pourrait avoir commencé au lendemain de la conquête.

Cette évolution s’est construite grâce aux efforts de quelques conquistadores pour couper les liens de dépendance avec le monarque espagnol et former, en terre américaine, des royaumes indépendants, alliés avec des forces locales. Ils échouèrent mais, par la suite, des groupes criollos ou mestizos furent à l’origine tout au long des trois siècles coloniaux de divers soulèvements, émeutes, et révoltes. Les autorités espagnoles étaient conscientes de ce danger permanent. Il n’y a pas d’unanimité pour caractériser ces mouvements : dans un premier temps, on les a glorifiées comme les précurseurs de l’émancipation, mais par la suite l’accord s’est fait pour souligner leur caractère local et autonome, et c’est pourquoi les plus récentes études sur l’indépendance les ont discrédités.

Ils recouvrent un sens différent si on les met en relation avec le développement parallèle d’un discours qui a pour jalons Garcilaso de la Vega (1539-1616), Carlos de Sigüenza y Góngora (1645-1700), nos philosophes des lumières et qui culmine avec les patriotes insurgés. À partir d’un présent plein d’espoir, ce discours s’est approprié les cultures amérindiennes et la nature américaine comme autant d’éléments différenciateurs, et est parvenu à proposer pour la première fois une réflexion dans laquelle la chose européenne n’est plus le centre, mais où d’autres cultures existent en dehors des modèles gréco-latins (Florescano 2002, 267‑87). Sa dernière étape ajoutait la question d’un avenir d’abondance, de liberté et de fraternité, dans laquelle les patries américaines brillaient comme un phare pour l’Europe féodale, l’Asie despotique et l’Afrique barbare.

C’est déjà monnaie courante que de considérer ce genre de discours comme l’expression toujours plus cohérente d’un groupe particulier, celui des criollos, de plus en plus prospères, conscients de leurs différences avec les habitants de la péninsule ibérique et disposant d’éléments culturels toujours plus sophistiqués. On a aussi dit qu’en réalité, ces criollos, qui prétendaient parler au nom de tous les Américains, étaient en réalité une minorité très peu nombreuse et opprimante qui soutenait indûment la fraternité de tous les sujets de l’ordre colonial. Et les réalistes signalaient cette incohérence, comme le firent les auteurs conservateurs de l’époque républicaine. Nous considérerons cependant que ces premiers discours nationaux de tonalité américaniste furent, après bien des transformations, les mêmes qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui et sont portés par les revendications les plus diverses, nées de mondes divers et dans l’ébullition et le changement qui leur ont donné naissance à l’origine.

Dans cette perspective donc, les Lumières américaines cessent d’être un appendice du mouvement né en Europe et deviennent un instrument de discours de ces sociétés qui avaient eu trois siècles pour grandir entre différentes combinaisons d’apports ethniques, de situations géographiques et de possibilités économiques, produisant des évolutions différentes de mélanges entre des éléments amérindiens, afro-américains, euro-américains et asiatiques, aboutissant aux cultures meztizas et criollas qui ont suscité la curiosité d’abord et des recherches ensuite. Tel fut le monde que définit Bolivar dans son Discours d’Angostura (1819) : « Nous devons garder à l’esprit que notre peuple n’est pas le peuple européen, ni le peuple nord-américain, qu’il est bien plus un composé d’Afrique et d’Amérique qu’une émanation de l’Europe. » Certains ont apporté les idées de base, d’autres le thème et la couleur à toutes les gammes de la littérature régionale, satirique, folklorique ou de dénonciation, au roman de la terre, au roman du « boom » latino-américain, au nouveau roman historique, au cinéma latino-américain, aux télénovelas, aux idéologies de la libération, indigénistes et révolutionnaires.

Pour renforcer cette idée, je voudrais souligner l’existence d’autres nuances qui coexistent à partir d’une perspective qui n’est d’habitude pas prise en compte dans les études latino-américaines, du moins en relation avec cette époque, à savoir la comparaison avec d’autres formations politiques du monde d’alors. Pendant quelques décennies, avant que ne s’installe sans discussion la combinaison économique, politique et culturelle européenne à la fin du xixe siècle, différents États de type agro-bureaucratique du Vieux Monde cherchèrent à moderniser leurs structures militaires, administratives et économiques en faisant appel à des experts européens, en diffusant des idées modernes et en allant même jusqu’à développer leurs propres systèmes industriels. L’exemple le plus ancien peut être la Russie de Pierre le Grand, le plus accompli celui de l’ère Meiji au Japon, et à côté les différents cas de l’Empire ottoman, l’Égypte de Méhémet Ali, le Siam, la Chine, la Perse, etc., qui se rattachent aux mouvements des Lumières mondiales évoquées plus haut. Les nationalismes modernes qui ont vu le jour dans les différents mouvements d’émancipation du xxe siècle, se sont inspirés de tels antécédents dont ils ont retenu certains éléments.

Telle fut la grande famille des penseurs des Lumières de « Notre Amérique »3. Les sociétés qui prirent leur indépendance sous leur égide et qui voyaient leur avenir si rose échouèrent dans le diagnostic de leurs maux et dans les solutions proposées. En cela, leur sort ressemble à celui des différents réformismes qui prirent place en Asie et en Afrique. Les générations suivantes l’ont noté de façon répétitive : en dehors de l’indépendance, rien n’a été réalisé. En cela notre faute est inexcusable, mais il y a un autre facteur qui a accentué les difficultés, le même qui, à court ou à long terme, fit échouer la majorité des projets modernisateurs dans le monde entier. Ce facteur fut l’ascension du monde nord-atlantique à l’hégémonie mondiale, qui permit l’européisation de l’Amérique latine que les projets des hommes des Lumières criollos n’avaient pu prévoir à partir des signaux très tenus qui l’entouraient.

Hégémonie européenne et migrations

Le problème de l’hégémonie mondiale européenne, ses causes, aspects et commencements sont de plus en plus débattus dans l’historiographie. Les positions en sont venues à être des plus variées : on situe l’origine de cette hégémonie dès le Néolithique, dans l’Antiquité, dans le Moyen Âge ou au début de l’époque moderne. D’autres la voient comme le produit d’une conjoncture à la fin du xviiie siècle, quand l’Europe put surpasser les États asiatiques qui dominaient jusque-là le système-monde. On a voulu identifier ses causes dans des vertus intrinsèques à l’Europe (rationalité, capitalisme, révolution industrielle, etc.) ou dans la dialectique des civilisations, dans laquelle la conquête européenne de l’Amérique aurait joué un rôle essentiel comme source de revenus, permettant la victoire sur les sociétés asiatiques jusque-là dominantes4.

De cette vaste discussion, je crois pouvoir retenir le caractère tardif de l’hégémonie européenne, indépendamment du fait que ses origines étaient plus lointaines : elle ne se manifesta qu’à la fin du xviiie siècle et au siècle suivant, elle acquit une solidité croissante. Ses dimensions furent d’abord commerciales et, par la suite, industrielles, financières, militaires, politiques et culturelles. Sa désagrégation se produisit progressivement tout au long du xxe siècle. Le noyau de cette hégémonie que nous appelons européenne fut en réalité l’Atlantique Nord (Hollande, Angleterre, France, Écosse, États-Unis), et ses centres se sont diversifiés avec le temps, avec le fait remarquable de l’incorporation progressive de nouvelles régions, jusqu’au sud (Italie septentrionale, Catalogne), au Nord (Baltique) et à l’Est (Allemagne, Russie occidentale). Au-delà, s’organisèrent une semi-périphérie et une périphérie, mais au sein de celles-ci certaines zones géographiques s’érigèrent en centres régionaux d’où rayonnait cette hégémonie, et de grands changements culturels étaient associés à la création de ces zones.

Tous auront reconnu dans le vocabulaire que j’utilise les conceptions d’Immanuel Wallerstein. Cet auteur, de même qu’avant lui les promoteurs de la théorie de la dépendance, s’efforça de mettre en avant les mécanismes par lesquels l’Amérique latine en était venue à faire précisément partie de la périphérie du système-monde. Ses modèles ont une valeur remarquable, mais il lui manque en général l’élément culturel qui, pour différentes raisons, est de peu de poids dans ces théories. Je soutiens que si nous récupérons cet élément, en l’associant aux facteurs économiques et sociaux qui se produisent généralement, nous pouvons en déduire différentes clefs utiles pour la compréhension de ce qui nous intéresse ici.

Le système-monde eurocentré à l’époque de son fonctionnement optimal, avant la « grande transformation » au début du xxe siècle, nécessitait un personnel nombreux et compétent dans tous les domaines, implanté dans les diverses zones géographiques qui le constituaient : personnel de direction et technique, main-d’œuvre ouvrière et de services, forces militaires et policières, intellectuelles. Dans les centres de pouvoir, les ressources humaines disponibles se recyclèrent de façon relativement facile : les groupes dirigeants, noblesse et bourgeoisie, le personnel de l’appareil d’État, l’académie et les classes populaires (artisans, paysans, plèbe urbaine, marginaux) furent mis au service des nouvelles finalités. Les résistances furent vaincues, la population augmenta et l’on assista à la transformation de l’articulation entre les classes, de l’organisation familiale et des valeurs. C’est ce que tant de commentateurs décrivirent minutieusement sous les rubriques du triomphe de la société bourgeoise, de la révolution industrielle, du capitalisme.

Il fut plus difficile de trouver le personnel nécessaire dans la semi-périphérie et la périphérie. Il est certain que l’on trouva des alliés dans les classes dominantes et que de nombreux groupes (commerçants, propriétaires terriens, ecclésiastiques) se mirent au service des centres de pouvoir nord-atlantiques. Mais de nombreux autres refusèrent de changer leurs fonctions traditionnelles, l’éthique du travail était quelquefois à mille lieues de celle qui était requise, il y eut des échecs et des déceptions, de la résistance passive et culturelle, toutes sortes de révoltes traditionalistes et millénaristes. La solution fut le transfert massif du personnel nécessaire. L’hégémonie de l’Europe eut aussi une dimension démographique : entre 1750 et 1850, sa population augmenta de 120 à 210 millions d’habitants. Cela reste inférieur à ce qui se passa en Asie sur la même période, mais les chiffres se rapprochèrent, comme jamais dans l’histoire, de ceux de la Chine (260 millions en 1812) et de l’Inde (125 millions à la même époque environ). L’accroissement s’explique par des processus internes à l’Europe, et la distribution démographique réalisée du fait des migrations fut l’œuvre du système mondial, qui régule de façon continue les flux de population, dépeuple et repeuple, déplace du personnel et finit par influencer la frontière civilisationnelle.

La littérature de l’époque de l’hégémonie européenne (essais, science politique et romans) est pleine de références à cette gamme de nouveaux instruments de l’empire qui se répandirent aux quatre coins du monde. L’administrateur et le militaire anglais ou français, ou le missionnaire et le banquier, accompagnés après quelque temps par leurs épouses et leurs enfants, essayent de recréer dans des terres lointaines leurs lieux de naissance et étant ainsi à l’origine de maisons, d’églises, d’écoles, de clubs dans le style le plus proche possible de la mère patrie. Ils y repartaient à l’issue de leur service, parfois avec une langue apprise et un livre écrit, et à la fin de leurs jours, ils jouissaient d’une retraite paisible dans leur pays natal, non sans donner lieu à des portraits caricaturaux de leurs manières métissées.

Sous leurs ordres évoluaient d’autres personnages, plus pittoresques et variés. Depuis les coins les plus retirés arrivaient des gens qui étaient dépendants de l’administration des empires. Ils pouvaient également appartenir à la nation conquérante, mais, dans ce cas, ils appartenaient à ses franges marginales, et l’on constate de nombreux Écossais, Corses et Juifs : la vie de Lawrence Durrell nous montre la facilité avec laquelle un esprit aventureux ou inadapté dans son pays réussissait à trouver un modeste emploi de bureau à Chypre ou à Alexandrie. Ils pouvaient également appartenir à d’autres pays européens, de l’Est ou du Sud, à la Pologne, à la Hongrie, à l’Italie, à la Grèce. Les romans de Joseph Conrad ou la biographie de Constantino Kavafis nous renseignent également sur ces appartenances.

Localement existait une population hétérogène à leur service. Elle était constituée des castes traditionnelles dédiées au commerce ou à la banque : Juifs, Arméniens, Parsis, Banians5, Mzabites6 qui bénéficiaient d’une situation privilégiée sous le régime étranger qui les affranchissait de la discrimination, de la violence et de l’incertitude auxquelles ils étaient habitués dans les États agro-bureaucratiques. Les groupes cités devinrent de fidèles soutiens du système colonial et furent parmi les premiers à aller étudier dans les universités des métropoles, à s’y installer, à adopter ses coutumes et sa langue. Leurs successeurs se distinguent aujourd’hui dans les capitales européennes. Une variante fut celle du prétendant à l’assimilation qui à un certain moment se rendit compte qu’aucune métamorphose n’opérerait le miracle de faire que les dominants l’accepteraient comme un égal. C’est d’entre leurs rangs que surgirent un grand nombre des premiers dirigeants nationalistes.

À côté de ces mouvements minoritaires, il y eut de grandes migrations massives produites par l’accroissement formidable des activités capitalistes et d’une liberté de mouvement quasi absolue. À la différence de ce qui se passe de nos jours, la mondialisation antérieure à la Première Guerre mondiale permettait le libre déplacement des personnes ; s’il y avait des restrictions, c’était de la part des États traditionnels, inquiets du dépeuplement. Les empires coloniaux accueillaient les peuples qui leur ressemblaient en matière d’éthique du travail ; cela explique la diaspora des Chinois, Indiens et Javanais sur les côtes africaines et de la Caraïbe ; encore une fois, cela nous permet de mieux comprendre une biographie, à savoir celle du Mahatma Gandhi, et son action en Afrique du Sud.

Et il y eut enfin, protagoniste d’une littérature infinie, un mouvement massif d’Européens. Quand nous parlons de ce phénomène pour le xixe siècle, nous pensons aux principales destinations : États-Unis, Australie, Rio de la Plata. Il convient cependant d’aller plus loin, dans les autres régions, nombreuses, concernées par la migration européenne. La côte de la Méditerranée orientale en est une. L’épisode le plus frappant est assurément la colonisation sioniste de la Palestine qui, il faut le noter, fut accompagnée d’une migration de colons allemands qui furent expulsés après la Première Guerre mondiale. Mais il y eut aussi des déplacements similaires dans d’autres régions, il y eut des villes et même des zones rurales qui devinrent des centres de population et de culture européenne. Alexandrie en fut une, pleine de Grecs et d’Italiens, et avec l’éventail le plus varié de nationalités, ainsi que Le Caire, Alger et Oran : la narration de Naguib Mahfouz, comme antérieurement celle d’Albert Camus, ainsi que ses mémoires posthumes, Le Premier homme, nous donnent des explications sur cette réalité qui existait également dans des villes du Maroc et de la Libye.

Nous pouvons élargir le regard au reste du monde et reconnaitre des phénomènes similaires, c’est-à-dire des centres de population européenne en Afrique, en Inde, en Chine et dans le Pacifique, qui pénétrèrent jusque dans des recoins cachés ou s’installèrent dans les régions où la population native était plus dense comme Canton, Pékin (Beijing), Istanbul. Ils se consacrèrent à l’agriculture, au commerce et aux services, mais aussi à de vastes réseaux d’activités illégales. De nombreux récits et films prennent leur origine dans ces sociétés, avec leurs coutumes, leur mentalité, leurs peurs et les réactions qu’elles suscitaient autour d’elles. À la différence des administrateurs et des militaires qui accomplissaient un service pour un temps limité, les colons restaient là toute leur vie et donnaient naissance à des enfants sur ces nouvelles terres. À un certain moment, les circonstances commencèrent à les expulser, un processus qui prit beaucoup de temps et laissa des traces dans l’histoire sociale, économique et culturelle sous toutes les latitudes, ainsi que dans l’histoire personnelle de nombreux individus.

Migrations latino-américaines

Dans une plus grande mesure que les autres régions qui y furent exposées, quoique moins que les États-Unis, nos pays ont été l’objet d’une importante migration depuis l’Europe (et d’autres contrées). Bien des choses ont été écrites à ce sujet, autant du point de vue des pays d’origine de cette migration que de celui des pays qui l’ont accueillie, et je ne vais pas rappeler ici une fois de plus les chiffres, les zones concernées, les empreintes culturelles, l’épuisement de la migration et son inversion. En revanche, je ferai quelques remarques dans la perspective du système mondial, ce qui donne lieuà une série instructive de comparaisons, analogies et contrastes avec ce qui s’est passé en Amérique latine et dans d’autres parties du Vieux monde.

La dépopulation était le mal principal que redoutaient nos premiers théoriciens : trop de territoire vide ou seulement peuplé d’Indiens ou d’êtres humains qui, aux yeux de ces théoriciens, ne servaient à rien dans leurs projets de modernisation rapide. Ils n’écoutèrent pas le conseil de Simón Rodríguez « de coloniser le territoire avec ses propres habitants », ils s’employèrent à dénoncer la mentalité archaïque, la paresse, le goût pour des activités peu utiles, la prédilection pour la recherche d’emplois publics de leurs sociétés et ils furent aussi confrontés à la résistance passive et à toutes sortes de révoltes traditionalistes et millénaristes. La solution fut trouvée dans les plans d’immigration, qui fut un thème permanent de propagande et de débats, qui trouvaient un environnement international favorable avec de grands contingents disposés à émigrer, les mêmes qui avaient rempli les autres espaces d’Asie, d’Afrique et d’Océanie.

Le moment est venu de rappeler les caractéristiques propres de nos pays : la quantité de migrants et leur concentration dépassèrent celles des exemples vus précédemment dans le Vieux Monde. La densité ne fut pas partout la même, mais l’installation d’étrangers fut un phénomène général qui affecta y compris les pays les plus isolés. Dans tous les cas, sa visibilité fut largement plus importante dans l’Amérique relativement peu peuplée que dans les foules du Vieux monde, et sa signification fut aussi plus grande. Il en résulta l’un des changements de direction soudains dont son histoire démographique a souffert (citons la chute de population à la suite de la conquête et des actuelles migrations légales et illégales en direction de l’Europe et des États-Unis).

Les immigrés n’étaient pas amenés par la puissance colonisatrice, mais appelés avec insistance, quelquefois avec l’opposition de la population existante, comme dans le Vieux monde. Dans nos pays, on relève de rares mouvements de natifs contre eux, comme celui de Tata Dios en Argentine (1872), qui provoqua la mort de 36 immigrés, soit un nombre très éloigné des milliers d’étrangers et de Chinois chrétiens qui périrent du fait du soulèvement des Boxers (1900). Mais, à la différence des autres grands pays d’accueil de ces migrations, comme les États-Unis et les possessions anglaises en Australie, Canada et Afrique du Sud, nous ne disposions que d’une très médiocre influence sur le système mondial. Par ailleurs, le désordre politique, l’incurie administrative, la corruption, l’ignorance et d’autres facteurs empêchèrent un contrôle efficace des migrations qui paraissent avoir été plus libres que partout ailleurs.

Dans ces conditions arrivèrent des profils similaires, mais non identiques à ceux qui s’installèrent dans les régions coloniales : il n’y avait pas d’administrateurs ou de militaires, au mieux de nombreux consuls, ministres ou conseillers militaires. Les castes commerciales du Vieux monde – que la législation coloniale avait maintenues à l’écart de nos plages — ne s’étaient pas non plus développées. Il y avait des groupes indigènes qui connaissaient les routes et les marchés, de même qu’une attitude commerçante généralisée chez les criollos, mais la nouvelle situation faisait preuve de beaucoup plus d’exigences en matière d’éthique commerçante, de raffinement des mécanismes économiques et d’amplitude des contacts, et appelait de nouveaux acteurs. Il est remarquable que ces derniers aient été en partie le produit de la nécessité : même si certains appartenaient aux groupes qui occupaient ce type de fonctions, comme les Juifs et les Arméniens, et on relatait – et on continue de relater – leurs efforts pour contrôler l’économie et les circuits commerciaux, dans le commerce de détail, ils furent surpassés par d’autres groupes qui virent compléter leur rôle commercial, financier et industriel : les Libanais, les Chinois, les Barcelonnettes7. La légende veut qu’ils aient apporté de leurs pays d’origine une très ancienne tradition marchande, la réalité serait plutôt que les véritables bases de leur développement économique, leurs réseaux de solidarité, de crédit et d’information se créèrent ici en Amérique.

Il est un fait moins souligné dans les histoires de la migration, à savoir qu’il y a d’autres groupes qui sont venus exécuter des travaux plus rudes et serviles. La littérature politique, soucieuse du manque de main-d’œuvre après l’abolition de l’esclavage, proposa d’aller la chercher dans les coins les plus reculés. J’ai déjà dit que des Chinois, des Indiens et des Javanais atteignirent les îles de la Caraïbe avec lesquelles ils partageaient le même colonisateur ; ils sont d’ailleurs toujours présents aujourd’hui, et c’est à partir de ce « pont » qu’ils passèrent dans les républiques latino-américaines des alentours. Ils furent accompagnés par des noirs caribéens et des noirs africains arrivés après l’abolition de l’esclavage pour de grands travaux comme la construction de chemins de fer et l’ouverture du canal de Panama. Ne manquèrent à l’appel ni les Japonais ni les Polynésiens, qui arrivèrent de diverses manières.

La principale caractéristique qui différencie nos courants migratoires de ceux qui prirent place dans d’autres régions du globe fut sa persistance ultérieure : les migrants restèrent sur place. Ils ne quittèrent pas la région massivement, victimes du rejet autochtone, une fois terminé le mouvement eurocentrique de l’histoire. Ils n’eurent pas à subir l’expulsion violente des colons français en Algérie, des colons anglais dans ce qui fut la Rhodésie, des colons italiens en Libye, ni ne s’en allèrent petit à petit comme les Anglais qui bénéficièrent d’un refuge constitutionnel en Inde, ou les Grecs d’Égypte. Les enfants de la grande migration vers Notre Amérique restèrent sur place, ou du moins la majorité d’entre eux et ils ne survécurent pas comme une communauté recluse physiquement et culturellement : ils s’intégrèrent aux sociétés locales et formèrent un secteur significatif de ses classes dominantes.

Ils furent à l’origine de nombreux changements culturels. Ce n’est pas qu’il n’y en ait pas eu dans les autres régions du globe. On a partout signalé, en ce moment eurocentrique tant de fois évoqué, la pénétration des modes de vie européens touchant les personnes et la vie quotidienne, dans la façon de se vêtir, la nourriture, le calcul de l’heure, les mœurs féminines, l’utilisation de l’espace et du temps libre, dans les nouveaux styles architecturaux, musicaux et littéraires. Mais la séparation physique et symbolique fut plus grande : générations traditionalistes et modernes, kasbah et cité européenne, clercs et intelligentsia formèrent des oppositions qui ne se sont pas reproduites dans Notre Amérique, où la culture européenne et même la chinoise ou l’arabe furent bien plus omniprésentes. Peut-être parce que les plus grandes divisions, fruit de notre péché originel, l’inégalité, ne s’exerçaient pas sur les individus récemment arrivés d’Europe, mais à l’intérieur de la société coloniale, entre les classes inférieures et les élites criollas, qui réalisèrent une symbiose culturelle avec les nouveaux arrivants.

Si bien qu’arrivées à ce point nous devons nous efforcer de comprendre que les aspects matériels et spirituels des cultures indigènes, mestizas et même criollas au début du xixe siècle, étaient tout à fait différents de ceux des Européens et qu’il existait une grande diversité, d’abord linguistique, qui se réduisit ensuite. « Il existait chez le plus grand nombre un attachement insoupçonné pour les anciennes formes de vie, qui n’avait ni ne cherchait aucune justification rationnelle et semblait s’appuyer uniquement sur le fait que ces formes étaient anciennes et bien-aimées, et qu’à partir de là il était inimaginable de s’en sortir sans elles ; en bref, qu’elles représentaient la tradition », écrivait Esteban Echeverría (1837) depuis l’Argentine alors encore visible. On pourrait ajouter ici d’innombrables observations de la littérature folkloriste sur les nouveautés introduites, les plaintes des secteurs conservateurs et une multitude de petites remarques sur des faits de la vie quotidienne ou de la sensibilité existante qui se trouvèrent confrontés à la présence écrasante d’objets, d’institutions, d’idées et de gens venus d’Europe.

Nous pensons qu’en Amérique du Nord, il s’était aussi produit un processus analogue de reprise des liens avec la Grande-Bretagne qui constituèrent une « société atlantique » dès la fin du xviiie siècle. Les Treize Colonies, qui avaient grandi dans un relatif abandon de la mère patrie, commencèrent à avoir des relations plus fréquentes avec elle, il y eut plus de migration, une influence scientifique, littéraire et artistique mutuelle, et plus d’espace dédié à l’Amérique dans la presse périodique et dans les livres britanniques. Des personnalités comme Noah Webster et Ralph W. Emerson, partisans d’une langue et d’un esprit américains propres, furent remplacées par des intellectuels plus enclins à considérer les traits communs avec la Grande-Bretagne et à étudier son passé y compris antique et médiéval (Kraus 1949)(Fernández-Armesto, Boune, et Alba 1995).

L’assimilation criolla

Les Lumières américaines se fondaient sur une vision complaisante et optimiste de leurs propres sociétés et sur une vision critique de l’Europe, « vieille prostituée, pourrie, intrigante et démunie » comme le disait Servando Teresa de Mier8, reprenant l’expression de Bonaparte. Les décennies postérieures inversèrent les jugements, et les critiques de la deuxième génération commencèrent à signaler – ce qui ne leur demandait pas beaucoup d’effort – les énormes obstacles qui se dressaient devant la mise en œuvre des réformes légales et civilisatrices que leurs pères avaient voulu mettre en œuvre. Peut-être dans notre histoire, les mouvements d’optimisme et ceux de pessimisme s’alternent, et c’est aux seconds qu’appartient cette période (optimisme 1750-1820, pessimisme 1820-1880, optimisme 1880- etc.).

Le pessimisme de ce côté de l’océan coïncidait avec la production, de l’autre côté, en Europe, avec des récits triomphants de l’hégémonie européenne. Pour autant, ceux-ci ne manquaient pas auparavant, et les criollos avaient déjà pu lire une interprétation eurocentrique de l’histoire et de l’état actuel du monde chez Montesquieu et même chez Bossuet, mais les nouveaux récits étaient bien plus nombreux, détaillés et convaincants, à commencer par l’essai fondateur de Hegel. En outre, ils arrivaient en plus grandes quantités, sous l’impulsion de l’intérêt vis-à-vis de l’histoire et de la science politique qui s’éveillait et qui ne rencontrait plus les barrages de la censure impériale ou inquisitoriale. Une énorme « avalanche de publications » que le Chilien Mariano Egaña, extatique, rencontrait en Europe dans les années 1828, collections d’œuvres classiques, de nouveaux auteurs qui pouvaient progressivement être lus dans leur langue d’origine.

La conversion de nos élites au nouveau récit de la modernité fut rapide et complète. Les journaux quotidiens qui abondaient et représentaient la lecture la plus courante nous en donnent la meilleure indication : à côté des affaires locales, le texte et les images privilégient la culture européenne. Le théâtre qui gagnait lui aussi du terrain dans le goût des classes criollas urbaines et qui était conçu comme le principal outil d’endoctrinement avait cette même référence dans les scènes et dans les personnages qui étaient souvent représentés par des acteurs européens. Le nombre de collaborateurs étrangers dans la presse latino-américaine grossissait de pair avec leur richesse et leurs émoluments. Un grand nombre de nos premières tentatives littéraires copiaient non seulement le style, mais aussi les thèmes et la scène de l’Europe. Quand nous voyagions jusque là-bas, ce que nous faisions de plus en plus fréquemment, nous tendions majoritairement à nous y conformer, parce nous commencions à être objet d’une curiosité « exotisante » qui nous dérangeait.

Pour ceux quine lisaient ni ne voyageaient, le glamour de l’Europe était présent au quotidien dans les objets les plus divers que les industries anglaises, françaises, belges et allemandes déversaient sur nous : vêtements, meubles, outils, boissons, parfums, jeux, savons, charcuteries ; tous les raffinements, les plaisirs, les vices, les modes que tous ceux qui en avaient les moyens commencèrent à consommer avidement. Dans le cas du Brésil, c’est Gilberto Freyre qui a étudié avec soin le changement et qui, dans ses différents livres, décrit le passage de la société patriarcale – liée au Portugal, à l’Afrique, à l’Asie et au monde indigène – à cette autre dominée par l’Europe (surtout Freyre (1936)).

Il n’est pas étonnant dans ces conditions detrouver l’expression de cette conversion avec la plus grande fermeté parmi les cercles les plus exposés à ces influences et les plus désireux de les développer. « Nous autres n’avons rien qui nous soit propre, rien d’original, rien de national ; civilisation, arriération, inquiétudes, caractère, et jusqu’aux vices même, sont européens, sont espagnols », écrivait Domingo Faustino Sarmiento ; ou son contemporain Juan Bautista Alberdi dans son mémoire Acción de Europa en América (1845), où il jugeait positive cette action, y compris l’espagnole, et jugeait que « nous qui nous appelons Américains nous ne sommes que des Européens nés en Amérique » (Sarmiento 2001, 114)(Alberdi 1945, 120). Telle n’était bien sûr pas l’opinion des Européens nés en Europe qui nous rendaient visite ni celle des Américains des États-Unis, qui nous comparaient plutôt avec des Tartares ou des Hottentots. Le thème de l’origine européenne appartient à l’apologétique criolla, qu’ils nous parfois répètent de l’extérieur quand ils veulent nous flatter ou que cela convient à d’autres intérêts.

Ce sont ces criollos convaincus d’une telle parenté qui finirent par former les classes dirigeantes de leur pays et furent ceux qui consolidèrent l’État ethnocratique à partir duquel s’est modelée l’idée de nation qui s’applique encore aujourd’hui : législation, institutions et systèmes éducatifs élaborèrent cartes, histoires nationales, symboles, tableaux historiques et statuaires pour nous dire que nos nations faisaient partie d’un ordre mondial dont le centre était les pays européens, chrétiens, civilisés, occidentaux, avec lesquels nous avions des liens historiques qui s’approfondissaient toujours plus. Les contenus américains dans l’image de la nation furent réduits à des ornements, vestiges ou symboles, de même que les idées éclairées d’une exceptionnalité et d’une centralité de nos pays furent remplacées par le récit eurocentrique, avec son code euro-criollo défendant la visionque l’Europe,et exclusivement l’Europe, était à l’origine de la création de nos pays.

Parallèlement au grands noms criollos, il faut compter parmi les acteurs de cette conversion les nombreux intellectuels qui arrivaient eux aussi. Chaque pays peut dresser la liste d’aventuriers qui, pour des raisons diverses et variées, se sont installés, pour écrire, enseigner, raconter le pays, fonder des institutions dans un environnement qui manquait de tout. Personnages méritoires la plupart du temps, mais qui avaient tendance à reprendre le récit eurocentrique dans lequel ils avaient été formés. Parfois les intellectuels arrivaient en troupeau, comme à la fin du xixe siècle beaucoup de journalistes, universitaires, conférenciers, enseignants et, pendant l’entre-deux-guerres, les réfugiés politiques de la guerre d’Espagne, du nazisme et ensuite du communisme. L’influence la plus funeste semble avoir été celle de conférenciers qui arrivaient en toutes occasions, et des études sont consacrées au mépris avec lequel ils entreprenaient de telles tournées, et auxquels on demandait au moment de débarquer ce qu’ils pensaient de leurs pays d’accueil. Le pire est que parfois, ils émettaient des jugements et écrivaient des interprétations sur ce qu’ils ne connaissaient pas.

L’époque ne manquait pas de propositions américanistes, surtout quand la « si admirée » Europe montrait les dents. La série d’agressions jusqu’à la moitié du xixe siècle, qui culmina avec la conquête française du Mexique (1862-1867) suscita des réactions, parmi lesquelles se distingue celle de l’appareil de propagande du dictateur de Rio de la Plata Juan Manuel de Rosas (1829-1852) – soutien de l’américanisme devant le blocus naval imposé par la France et l’Angleterre – ainsi que celle du Chilien Francisco Bilbao (1823-1865), vigoureux chantre de la résistance de l’Amérique, mais également de l’Asie et de l’Afrique devant le colonialisme des pays européens. De nouveau, à la fin du xixe siècle, le Vénézuélien César Zumeta s’alarmait devant l’avancée coloniale en Asie et en Afrique : « Parmi les peuples faibles de la terre, les seuls qui restent à courber sous le joug sont les républiques hispano-américaines » (Zumeta 1899, 24). Peu d’années après, on put voir qu’un autre peuple criollo, les Boers d’Afrique du Sud, étaient attaqué et soumis par la Grande-Bretagne, indépendamment de ses origines.

Pourtant, les outils intellectuels dont nous disposions ne nous permettaient pas de penser une alternative à l’euro-criollisme ni de douter de ce qui paraissait un fait complètement évident, notre appartenance à un grand corps civilisationnel dont l’épicentre était l’Europe. Même les marxismes ou les philosophies de la libération comme celle de Leopoldo Zea (1912-2004) ne purent démolir ces constructions. Il fallut beaucoup de choses, beaucoup de livres et beaucoup de réflexion, mais surtout il fallut le changement de l’état du monde pour que l’on puisse lever ce rideau. Le moment eurocentrique de l’histoire mondiale s’est terminé il y a de nombreuses décennies au plan économique et politique ; il s’attarde beaucoup plus dans le domaine culturel : jusque dans les années 1970, Paris continuait à être une capitale pour les Latino-Américains, et le récit euro-criollo continue de dominer la littérature universitaire.

Je ne crois pas que cela durera encore longtemps : les mécanismes qui s’appliquaient pendant le xixe siècle ont cessé d’opérer, et d’autres se sont mis en marche. Les migrations ont changé de sens : de grandes masses appartenant aux vieilles cultures paysannes amérindiennes et mestizas se sont abattues sur les villes criollas, et au plan international, c’est la nouvelle hégémonie asiatique qui déverse sur nos pays des objets, des modes, des spectacles et même des immigrants. Les Asiatiques sont la nouvelle source de prestige, d’imitation et d’anxiété. Une nouvelle étape pour le monde, comme aussi pour Notre Amérique. Un moment propice pour faire le point sur notre passé, pour comprendre que l’européisation de Notre Amérique fut une conjoncture, non pas l’empreinte décisive sur notre destin.

Bibliographie

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Tur, Carlos M, et Hernán Taboada. 2008. Eurocriollismo, globalización e historiografía en América Latina. México : Universidad Nacional Autónoma de México. http://books.google.com/books?id=i-onAQAAMAAJ.

Wallerstein, Immanuel. 1979. The Modern World-System I : Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, with a New Prologue. http://muse.jhu.edu/books/9780520948570/.

Zumeta, César. 1899. El continente enfermo. New York.


  1. C'est-à-dire, l’adaptation et même l'exagération de l'histoire eurocentrique par la culture criolla, qui continue à les maintenir y compris de nos jours où l'Europe elle-même se remet en question.

  2. Ce résumé en quelques pages d'un sujet qui nécessiterait des volumes vise seulement à donner quelques lignes directrices générales sur ce qui pourrait être fait à l'avenir.

  3. L’expression « Notre Amérique » (Nuestra America) renvoie au titre d’une conférence que le Cubain José Marti tint à New York en 1891 et désigne en soi le refus que l’Amérique soit considérée comme seulement latine (c’est-à-dire européenne) et le désir que son nom porte en soi la diversité de ce qu’elle est, incluant des apports internes, et donc de constituer une histoire qui ne se confonde pas avec le point de vue européen (NdT).

  4. La problématisation apparaît avec une certaine cohérence, bien qu’implicitement, dans The Rise of the West de William McNeill (1963) ; explicitement dans The Modern World-system (1979) d’Immanuel Wallerstein et The European Miracle (1982) d’Eric Jones. À partir de là, les trois aspects – l’histoire mondiale ou globale, comparaison explicite et histoire du système mondial – ont produit et continuent à produire un nombre important d’ouvrages de valeur inégale. Parmi les plus récents que je connais, je peux recommander le bon ouvrage de Ian Morris, Why the West Rules, for Now (2010) et me contenter de citer le mauvais Civilization, the West and the Rest (2012) de Niall Ferguson. Voir, pour un résumé utile de ces théories, Jonathan Daly, The Historians Debate the Rise of the West, (2014).

  5. Commerçants itinérants venus de l’Inde et très actifs dans l’océan Indien.

  6. Berbères d’Afrique du Nord spécialisés dans le petit commerce au Maghreb.

  7. Le Mexique va concentrer la plus importante communauté d’émigrants originaires de l’Ubaye (sud de la France), appelés les Barcelonnettes, donnant naissance à plusieurs générations d’industriels, négociants et banquiers, qui seront les « interlocuteurs préférentiels » (Jean Meyer) de la jeune république des États-Unis du Mexique entre 1870 et 1910 (NdT).

  8. Né le 18 octobre 1765 à Mexico, mort le 3 décembre 1827, ancien dominicain devenu prêtre libéral et auteur de nombreux traités de philosophie politique pendant la période de l’indépendance mexicaine. En exil à Paris il créa une académie pour l’enseignement de la langue espagnole et fut traducteur de Chateaubriand avant de rentrer au Mexique en 1823 et de devenir député au premier congrès fédéral mexicain pour l’État de Nuevo León (NdT).



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