LA SOCIÉTÉ DES HOMMES CÉLESTES
(UN FAUST LATINO-AMÉRICAIN)
INTERTEXTE
Couverture : Braun-Vega
A Quiet Sunday in Central Park
(Vermeer, Picasso), 1999
SOMMAIRE
Chapitre I
(La dépression de Faust)
Prologue dans l’Enfer
Chapitre II (Le Délire / Le pacte avec le
diable)
Etape 1 (Les étapes sont des repères ajoutés
pour pallier l’absence de
pagination de l’édition électronique, et
faciliter ainsi la lecture.)
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I
«Droit, Médecine,
Théologie aussi, hélas !
J’ai tout étudié à fond
Avec un ardent effort,
Et me voici, pauvre fou,
Pas plus avancé que naguère ;
On me nomme Maître,
On me nomme même Docteur...»
GOETHE, Faust I, La Nuit1
Feuilleton
Chapitre 1
( La dépression de Faust.)
PROLOGUE DANS L’ENFER
…Il ne s’est encore rien passé. Néanmoins, je sais
que de nouveau je serai assailli par les Formes
Vacillantes.2 Soit,
qu’elles fassent comme bon leur semble !3 Je sais
très bien qu’à des forces supérieures il ne faut pas résister.4 Elles me
harcèlent sournoisement, s’insinuant les unes après les autres comme des ombres
sans contours. L’informe prend forme
au-dedans de moi5 et les ombres de la terrible Nuit envahissent ma
pensée glacée.6
Je voudrais comprendre ce qui
provoque l’apparition de ces ombres, ce qui obscurcit la lumière dans mon
esprit. Quelquefois, je pense qu’il s’agit du rire, car entendre un rire me met à l’âme de l’amertume.7 Ou bien, je suppose que c’est ma
parole qui s’éteint dans le silence, puisque je ne parle presque plus. Wagner,
l’Interne chargé de me surveiller, m’a dit ce matin d’une voix ironique : «Mon Dieu, Docteur Faust ! Tout votre être
s’est transformé ! On peut lire sur chacun de vos traits ce que je n’ose dire à
haute voix. Toute joie vous a quitté, comme si vous étiez brisé intérieurement.
D’humeur sombre, vous ne m’adressez, depuis de longues semaines, pas une seule
parole, à moi, votre fidèle ami !»8 Je n’ai point répondu. Je n’ai plus de nom : j’y ai renoncé comme
j’ai renoncé à toutes choses dans la vie.9 J’ignorai donc l’insolente
familiarité de Wagner qui, vexé, nota quelques chiffres concernant ma courbe
pondérale, avant de se retirer en murmurant : «Pour une âme à ce point
prisonnière des ténèbres, aucun espoir ne peut plus fleurir sur terre.»10 Alors,
dans le secret de ma solitude, écartant
la panique d’être submergé sous les flots de mes propres pensées,11 je
reconsidère ma situation.
Je suis enfermé dans un hôpital psychiatrique depuis deux ou trois
semaines. En tout cas, c’est ce que j’ai réussi à déchiffrer en parcourant
furtivement mon «histoire clinique», sorte de dossier où le Docteur M. consigne
ses impressions médicales. Cet homme, si bien organisé, si bien situé à
l’intérieur d’un univers qui n’est pas le mien, ne sait rien de moi. Il
s’imagine que je possède une mémoire active et, bien que je perçoive confusément l’écoulement du temps,12 il
m’encourage à écrire mes souvenirs avec l’espoir de mieux me connaître. «Faites-moi entendre –me dit-il– votre fantaisie avec tous ses chœurs :
raison, intelligence, sentiment, passion. Mais n’oubliez pas, je vous prie,
votre folie.»13 J’accède
avec ruse à sa demande et lui laisse croire que j’écris pour dénoncer une
femme, une secte maléfique, une civilisation néfaste et oppressive. J’accepte
même qu’il jubile quand il croit découvrir quelque chose qui ressemble à un
Journal, ou qui prend l’apparence d’une autobiographie ou –Belzébuth m’en garde
!– d’un roman.
Des ondes
de mon âme intime,14 je ne
connais que les plus répétitives. Tôt le matin les Formes Vacillantes ne sont
pas encore là, ni les Voix qui, en tissant dans l’épaisseur de mon cerveau des
filets sonores, me font soupçonner le soir que je suis devenu fou. Peu à peu,
comme les vagues soulevées par le vent au milieu de l’océan, des images
surgissent dans mon espace mental, des vagues
qui me poussent, m’affolent, occupent le vide douloureux de mon être. Incapable
de penser, je sens tout juste un déferlement d’émotions et de confusions
confuses, une explosion de tendances, désirs, anxiétés, rêves exagérément
douloureux.15
Hélas, dans ce jeu atroce, je suis
chacune des vagues et chaque particule de leur écume et aussi l’infinitude du
vent. Porté par cet élan dérisoire d’appeler ‘Je’ chaque facette de mon
devenir, je crains de me perdre pour toujours dans le labyrinthe de moi-même.16 Mais je
nomme ‘Je’ ma peur, et ce mot la fait disparaître comme une vague au milieu des
vagues. J’existe amarré à ce pronom
mensonger : ‘Je’, triste simulacre d’un Moi inconnu.
Le Docteur M. ne commente mes écrits
qu’en ma présence. Cela fait partie de notre pacte. Bien sûr, je le soupçonne
d’appartenir à la Secte et je suis terrorisé à l’idée qu’il me lise. Cependant,
je contiens mon effroi. Sinon, comment pourrais-je atteindre mon but si ce que
j’écris n’est un signe pour personne ? Le Docteur m’a dit, triomphant : «Vous devez tenir compte de celui pour qui
vous écrivez.17 Eh bien ! Faites donc usage de vos dons, et
poursuivez votre œuvre de romancier comme on poursuit une aventure amoureuse.
On s’approche par hasard, on s’émeut, on demeure, et peu à peu on se trouve
pris ; le bonheur croît mais bientôt se dresse la menace ; on est ravi, mais
voici que surgit la douleur ; et sans qu’on y ait pris garde, voilà un roman
tout construit !»18
Moi,
écrivailleur de romans ? Assez ! J’en ai
assez lu de ces tortures !19 Aussi dois-je maintenant
–j’y suis même tenu par principe– écrire autrement que ne le ferait n’importe
quel écrivain.20
Mes soupçons sur l’appartenance du
Docteur M. à la Secte (n’est-il pas l’Homme de Tous les Soleils, chargé de
m’exécuter ?) m’obligent à considérer cet endroit non comme un refuge mais
comme un laboratório21, où je
peux, entre autres expérimentations d’alchimie scripturaire, étudier la
composition de mes aliments pour éviter d’être empoisonné. Chaque fois que je
lui en parle, il me répond en riant : «Drôle
de délire !22 C’est
uniquement votre imagination qui vous tourmente.»
D’après lui, je souffre de l’un de ces maux décrits
dans les livres de psychiatrie et ma maladie ne correspondrait qu’à un tableau
clinique banal, facilement identifiable. Mon retranchement dans le silence et
ma tendance à rester dans une attitude figée ne seraient que le symptômes d’un
trouble psychique bien connu. Il range ma description des Formes Vacillantes et
mon intention de dénoncer la Société des Hommes Célestes, sous la dénomination
infamante de ‘Troubles du Contenu de la Pensée’. «Vous êtes malade à force de penser !»23 s’écrie-t-il. Moi –avec le dédain et le désenchantement du
Poète-, je lui rétorque : «A quoi bon
penser, s’il faut de notre entendement arrêter le court envol ?»24
En dépit de sa prétendue science,
le Docteur M. ne comprend pas l’origine de mes angoisses. Il croit, le pauvre
Diable, que ma conduite est engendrée par la soif d’une Connaissance Totale, d’un
appétit démesuré de Savoir Absolu. «Après avoir navigué sur les eaux de la
Philosophie et du Droit, de la Médecine et de la Théologie, votre entendement a
fini par échouer sur les récifs de l’ésotérisme», affirme-t-il,
insupportablement sûr de lui.
Ceci ne diffère pas trop,
d’ailleurs, de ce que pensait le Docteur K., sorte de geôlier qui s’occupait de
moi à New York et dont la technique funeste consistait à s’appuyer sur une
théorie préétablie, avec laquelle il tentait piteusement d’expliquer mes actes.
En réalité, il ne comprenait même pas ma peur d’être assassiné dans la rue,
crainte qu’il classait sous l’étiquette ‘Délire de Persécution’. Et pourtant,
malgré mes appréhensions, je sortais tous les jours de ma cache pour me
promener à Central Park, attentif à quelque chose qui m’absorbait avec une
forte intensité. Peut-être était-ce la fausse grandeur du pouvoir humain ou
l’inconsistance de la multitude au milieu de laquelle, entre ses rangs humiliés, je vivais de sublimes vacuités, de joies
sans couleurs.25
Parfois, j’osais prendre le Métro
afin d’observer la violence souterraine de la Cité. Je voyageais sans aucune
destination précise, à l’intérieur d’assourdissants reptiles de métal bondés de
passagers anonymes que jamais je ne reverrais. Mes tentatives pour les arrêter
et leur demander qui ils étaient, où ils allaient et d’où ils venaient,
restaient vaines. Ils me regardaient avec des yeux courroucés, persuadés
d’avoir affaire à un fou et, s’écartant brusquement, ils continuaient leurs
itinéraires absurdes m’abandonnant à
l’horreur d’une existence incomprise.26 Je me sentais alors comme un étranger sans but et
sans patrie, tandis que pris de vertige et titubant, j’avançais au milieu des
tourments, avec d’un côté le sombre abîme de mon âme, et de l’autre la paroi
rocheuse de ce monde sans issue.27
Bientôt il me fut impossible de
rester calme. Des forces irrésistibles m’attiraient comme des aimants manipulés
par le Malin. Un jour, dans un grand magasin, je me précipitai sur les lampes et tout ce fourbi aux formes
alambiquées, les fracassai en mille morceaux et envoyai tout au Diable.28 Le Docteur
K. interpréta cet acte comme une tentative enfantine pour effrayer les gens,
quand en vérité je voulais uniquement les prévenir de la présence, pour eux
invisible, de la Force Maligne émise par le Maître Fondateur. N’avait-il pas
été –lui et son commerce satanique– le promoteur de ma rupture avec Margaret ?
Trahi par mon aimée, je m’étais senti soudainement nu et exilé
parmi des choses étranges,29 découvrant
derrière le mirage du plaisir, tout l’appétit d’une industrie. Le sexe n’était
plus amour, mais l’appât de démons qui tentaient de séduire mon Attention,
affaiblissant en moi la seule force capable de m’aider dans ma lutte contre le
Mauvais. Inéluctablement, le Grand Soupçon apparut en moi. Tout devint bruits
de monnaie, abus des corps, écrasement des âmes. Désespéré, je cherchai ma
délivrance au moyen de puissantes drogues psychédéliques et j’allai sans trembler vers cette sombre
caverne où l’imagination se condamne à des tourments qu’elle s’inflige
elle-même.30 Epées, poison, cordes et acier envenimé, se
présentèrent à mes yeux pour que je me suicide.31 Las ! Au
bout d’une fuite honteuse, je m’arrêtai
et me penchai au bord de moi-même,32 me refusant
d’accomplir la grave et suprême démarche.33
Oui : je
confirme que ma Nuit s’approche, qu’un soleil se couche à l’horizon de mon âme.
Il me semble que ce soleil est ma conscience, l’astre des forces et des certitudes qui après avoir atteint le plus
haut de sa course, décline et disparaît34 laissant
sur son passage une rangée d’ombres et de voix imprécises. C’est avec chacune
de ces voix sans lumière que je dois m’affronter jour après jour. Une à une je
tente de les neutraliser en inscrivant leur trajectoire sur ces feuillets que
je voudrais ensuite cacher, car au fond je
ne veux pas que l’on devine ce que je ressens.35
Le Docteur M. ne les commente pas
toujours, sans doute parce que mon écriture est un peu pauvre, un peu sèche. Il
ne sait pas qu’elle est le résultat d’une bataille implacable entre ma volonté
et les reproches de mon penser. Ces feuillets reflètent mon exacte validité.
Ils sont ce que je suis. Ce qui me reste dans ce chemin vers un point qui m’est
à la fois connu et inconnu : ma propre mort, ma disparition dans le Néant…
Feuilleton
Chapitre 2
( Le Délire / Le Pacte avec le Diable.)
JOURNAL
(Hôtel-Dieu)
Octobre
Le Docteur M. a terminé de lire
mes notes hier, mais il ne fit aucun commentaire, se limitant à me demander si
ma nouvelle chambre me convenait. J’ai quitté le service des soins intensifs et
maintenant j’habite dans cette pièce aux murs clairs, avec des portes-fenêtres
protégées par un grillage aux larges mailles qui descend jusqu’au sol.36 Derrière la grille, autour d’une fontaine en pierres roses,
on distingue quelques orangers qui s’élèvent d’une cour pavée. Au-delà, et
comme signalée par le fin jet d’eau qui joue en haut d’une vasque, s’étend la
pelouse douce et bien entretenue du parc de l’hôpital.
Outre les meubles et les objets
qui appartiennent à l’Hôtel-Dieu, j’ai avec moi plusieurs versions de Faust. J’aurais voulu avoir d’autres
livres, mais le Docteur s’y opposa : «En principe vous êtes ici afin de
retrouver votre équilibre mental et non pour vous occuper de littérature. Si
vous avez besoin d’un livre ou d’un roman, vous pouvez vous rendre à la
bibliothèque de notre établissement. Grâce aux dons des romanciers qui ont été
soignés ici, elle est assez complète», ajouta-t-il, avec un sourire
méphistophélique qui ne m’impressionna point.
Près du lit, à côté de la table de
nuit ornée d’un sablier que j’ai amené avec mes affaires, se trouve le bureau
sur lequel j’écris. J’essaie de reproduire avec précision mes dialogues avec le
Docteur M., tout en sachant que je cours le risque de donner à mon Journal
l’apparence d’un roman. Observateur et malin, il m’a dit : «Je vois que le
sablier est en place et que le sable a déjà commencé de s’écouler».37 Puis, devant mon silence obstiné, il tenta de me séduire :
«Je ne suis pas un spécialiste connu, mais si vous désirez explorer votre vie
avec moi, je consens, volontiers, à vous assister...»38 Je répondis évasivement à ses propositions. Je sais que je
ne peux me confier à personne, surtout pas à quelqu’un qui pourrait être
Méphistophélès lui-même !
Le Docteur M. (un démon de
quarante-cinq ans environ, rasé comme un acteur, le regard avenant quoique
extrêmement perçant, et des manières courtoises)39 me rend
visite presque tous les matins, quelquefois accompagné par Wagner, l’Interne
responsable du contrôle de ma tension artérielle et de mon poids. Depuis que je
suis hospitalisé, j’ai récupéré trois des vingt kilos perdus dans ma lutte
contre les Hommes Célestes.
–Avez-vous bien dormi cette nuit
?– me demanda le Docteur au début de notre conversation quotidienne, tandis
qu’il s’asseyait dans un fauteuil et allumait une cigarette.
–Mieux que d’autres fois. J’ai été
uniquement importuné par un Homme de Toutes les Planètes qui m’a parlé par
radio jusqu’à minuit. Je n’ai pas voulu répondre à ses insinuations
malveillantes. Dès qu’il eut disparu, je me suis endormi sans difficultés.
–J’ignorais que vous aviez un
poste de radio parmi vos effets personnels– dit le Docteur, d’un ton contrarié.
–Peut-être faudrait-il que l’infirmière de garde le récupère avant dix heures
du soir. Ainsi votre repos ne sera plus perturbé. J’ai parcouru vos notes
–poursuivit-il, brandissant la liasse de feuilles que l’on m’avait confisquée à
mon arrivée à l’hôpital– et je vous avoue que certains passages sont
difficilement compréhensibles. Vos références à la Société des Hommes Célestes
sont aussi vagues que contradictoires.
–Il m’est impossible d’être plus
explicite sur une Société dont la dénonciation peut me coûter la vie–
affirmai-je. –La Secte est implacable. Une grande partie de ses membres,
surtout les plus jeunes, ignorent les intentions diaboliques des Cercles
Supérieurs. Ceux-ci se réunissent secrètement dans plusieurs grandes villes des
Etats-Unis pour parfaire leurs plans de domination du monde. Mais les jeunes ne
le savent pas et, croyant conquérir l’Immortalité, ils avancent vers leur
propre destruction et vers la ruine de la civilisation humaine.
–Quel est le rôle de votre amie
Margaret dans tout ceci ?
–Elle fut envoyée au Chili avec la
mission de m’introduire dans la Secte. Quelqu’un avait informé les Chefs
Suprêmes de mes quêtes intertextuelles, recherches qui mettent en cause non
seulement l’Edition Céleste, où la Secte a de puissants intérêts, mais aussi le
sous-développement spirituel des romanciers, pitoyablement asservis par leur
entourage. Inquiets de mes découvertes, les Chefs Suprêmes décidèrent
d’utiliser Margaret afin de préparer ma soumission à la Secte ou, dans le cas contraire,
mon anéantissement. Et ils choisirent bien. Margaret est effectivement belle et
intelligente.40 C’est une femme très séduisante.
–Comment entra-t-elle en contact
avec vous ? Qui vous l’a présentée ?– continua de m’interroger le Docteur M.
–Personne–
répondis-je. –Elle s’est installée dans un appartement adjacent au mien, dans
des conditions assez étranges. J’habitais alors dans le centre de Santiago,
face au parc Gran Bretaña, non loin du fleuve Mapocho. L’un de mes voisins, un
Noir américain, disparut le jour même où Margaret atterrit au Chili. A coup
sûr, cet homme était chargé de me surveiller. Après avoir réuni les
renseignements nécessaires sur mes activités visibles, il informa les Cercles
Supérieurs. Ceux-ci envoyèrent aussitôt un agent pour passer à la phase
suivante : espionner l’évolution de ma pensée intime. Telle fut la mission de
Margaret. En la rencontrant dans l’escalier de mon immeuble, je tombai
éperdument amoureux d’elle et je n’eus de cesse de la faire mienne. Alors, ma
déchéance commença et j’empruntai le chemin de mon malheur…
–Pourquoi ce silence ?
–Mes pensées me ramènent très loin
en arrière, dans mon passé.41 Le souvenir de Margaret me produit une grande souffrance,
une douleur extrême. Si je souffre d’une maladie, Docteur, c’est du mal
d’amour. Aucun psychiatre ne veut l’accepter, mais de tous les maux de
l’esprit, le mal d’amour est le plus douloureux. C’est comme si Margaret était
morte. Sauf que son cadavre continue à vivre, faisant des ravages. Du moins
dans ma mémoire et dans mon imagination.
–Vous avez raison– convint le
Docteur M. –Le mal d’amour est très pénible, d’autant plus qu’il est souvent le
résultat d’un traumatisme émotionnel violent. Et comme tout traumatisme
important –soit organique, soit psychique– il est intensément douloureux,
surtout dans sa phase aiguë. Or, quand il est rebelle et prolongé, c’est le
symptôme d’une maladie plus grave, qui affecte toute la personnalité. Je crois
que c’est votre cas, je ne vous le cache pas. Toutefois, nous savons aussi que
la personne victime du mal d’amour obtient de sa souffrance au moins un
bénéfice : une plus grande conscience d’elle-même et du processus de la vie.
Cela est dû au fait que toute rupture grave rend l’écoulement du temps
–d’habitude imperceptible– subitement conscient. C’est sur cette nouvelle donne de sa conscience que le malade
d’amour peut s’appuyer pour guérir et atteindre un niveau existentiel
supérieur.
–Certes– approuvai-je. –Mon esprit
est beaucoup plus sensible à cause de sa blessure. Mais parler de Margaret
réactive et exacerbe ma peine, parce que chaque pensée, chaque émotion qui me
traverse, rencontre aussitôt son image, comme un aimant. Voilà pourquoi je
préfère ne pas parler d’elle. Tout se mélange dans ma tête. Je me sens très
fatigué…
–Alors, n’hésitez pas à vous
servir de votre Journal. Utilisez-le comme un fil conducteur dans nos
conversations. Lisez-le-moi quand vous le jugerez nécessaire. Il me sera plus
facile de vous comprendre et vous vous fatiguerez moins. De toute façon, si ça
ne va pas aujourd’hui, ça ira demain.42 Engagez-vous ! Vous verrez rapidement, avec plaisir, mon
savoir-faire.43 Grâce aux
mesures thérapeutiques que j’ai prises dans votre cas, vous commencerez à
ressentir très vite un soulagement profond… Pour le moment, je vous recommande
de vous reposer. Assez pour aujourd’hui…-44 conclut-il soudainement, en écrasant sa cigarette et en s’en
allant dans un nuage de fumée.
Une crise d’angoisse me saisit
après la sieste obligatoire de l’après-midi. Je me dirigeai vers la salle de
bain pour me regarder dans le miroir : mon visage avait sa pâleur habituelle,
mais une large blessure traversait mon cuir chevelu. Je pris l’interphone et
priai qu’on m’envoyât d’urgence l’Interne.
–Que se passe-t-il ?– demanda
Wagner, de mauvaise humeur, étouffant un bâillement au moment d’entrer dans la
pièce.
–Désolé de vous réveiller, mais je
suis blessé– dis-je, en lui montrant ma tête.
–Je ne dormais pas– mentit Wagner.
–Et je ne sais pas de quelle blessure vous me parlez. Elle n’est pas signalée
dans les rapports du Docteur M. Je ne vois rien d’autre que des cheveux noirs.
C’est chez vous, sans doute, une illusion d’optique.45
–C’est ce que vous croyez. Les
Hommes Célestes peuvent causer des lésions invisibles pour les gens ordinaires.
–Je comprends. Dans ce cas, afin
d’éviter une hémorragie, il faudra que je suture cette blessure invisible.
–O Tod ! –m’exclamai-je–. Ich kenn’s
das ist mein Famulus–
Es wird mein schönstes Glück zunichte !
Dass diese Fülle der Gesichte
Der trockne Schleicher stören muss !46
–ça
ne va pas ? Qu’est-ce que c’est que ce jargon ?
–Je citais Goethe,47 Interne. Mais à quoi bon jeter des perles aux pourceaux ?
–Très cher et très estimé Docteur
Faust– répliqua Wagner, de plus en plus agacé. –Depuis que j’ai le plaisir de
vous connaître, je suis convaincu que vous êtes un homme très instruit et très
cultivé.48 Mais il
n’est pas nécessaire de me le rappeler à chaque instant. Maintenant il faudrait
vous calmer. L’infirmière va vous apporter un sédatif. Et je vous prierais de
ne pas m’appeler sans motif sérieux. Au revoir !
Peu avant vingt heures, la
diététicienne, une femme de forte corpulence, entra dans la chambre précédant
le chariot de cuisine.
–Comment se porte notre petit
malade, le romancier ?– me demanda-t-elle. –Avez-vous repris du poids ?
–Pas autant que vous. Et je vous
rappelle que je ne suis pas romancier. Je ne suis pas malade. Et je n’ai pas
envie de parler. Tous ces appareils de sorcellerie me répugnent– protestai-je,
en indiquant les grosses marmites fumantes sur le chariot. –On prétend que je
trouverai la guérison dans cet amas d’extravagances ? Ai-je à demander conseil
à une vieille femme ? Et votre cuisine malpropre va-t-elle ôter trente années
de mes épaules ?49
Le sourire disparut des lèvres de
la diététicienne. Elle donna l’ordre à l’auxiliaire de laisser le plateau sur
la table et sortit de ma chambre sans prendre congé. De nouveau seul,
j’examinai un à un tous les plats. J’ai besoin de comprendre pourquoi les
commodités dont je profite aujourd’hui me sont personnellement données et à
quelles obligations cela m’entraîne.50 Je ne
dois oublier à aucun moment que les Cercles Supérieurs peuvent introduire l’un
de leurs agents dans le personnel de la cuisine pour empoisonner ma nourriture.
Octobre
Le Docteur M. arriva ce matin à
neuf heures. Après les questions de routine au sujet de mon état, nous parlâmes
de mon manuscrit.
–La ville que vous décrivez dans
vos notes est New York, n’est-ce pas ?– dit-il, en jetant un coup d’œil sur la
carte de Manhattan que j’ai épinglée au mur.
–Oui. Il s’agit bien de New York.
C’est une ville qui me touche beaucoup.
–Que faisiez-vous là-bas ?
–Ce fut l’un des derniers
déplacements que j’entrepris commandité par la Secte– répondis-je en
feuilletant mes notes. –La section chilienne m’avait envoyé aux Etats-Unis muni
d’une lettre de recommandation pour un ‘mister’ de la ville. Dès mon arrivée,
je me rendis chez ce ‘mister’51, un Homme de Tous les Soleils qui avait été informé à
l’avance non seulement de mon arrivée, mais aussi de chaque détail concernant
ma vie. Il me reçut froidement dans son luxueux bureau de Park Avenue et me
communiqua que, selon ses informations, j’étais presque un Homme de Toutes les Planètes, fait rare s’agissant d’un
Latino-américain, issu de races, d’après lui, encore primitives. Ensuite, il me
confia ses inquiétudes sur les écoles fondées par la Société des Hommes
Célestes en Amérique Latine. «Les gens de votre pays étudient et travaillent
peu et les objectifs fixés par notre Fondateur sont loin d’être atteints», se
lamenta-t-il. Je me lançai alors dans de longues et confuses explications sur
l’origine de nos difficultés, mais il n’accorda aucune importance à mes
arguments. «Je vois que vous êtes encore perdu dans d’absurdes rêveries»,
m’arrêta-t-il. «Nonobstant, nous avons besoin d’hommes comme vous. C’est pour
cela que nous vous avons invité à New York. Demain vous serez reçu par les
Cercles Supérieurs, afin que nous puissions établir votre position exacte dans
le Rayon de Création. Si votre Evolution Cosmique ne s’est pas arrêtée, nous
vous autoriserons à voyager à travers les Etats-Unis. Cela vous permettra
d’admirer les activités exemplaires des Classes Evoluées de notre Société…» Une
invitation comme celle-là, Docteur, était un grand privilège. Bien des membres
de la Secte arrivent au terme de leur vie terricole sans avoir eu l’opportunité
d’échanger une seule parole avec les Chefs Suprêmes.
–Apparemment, vous étiez l’un de
leurs Elus…
–Exactement. C’est du moins ce que
je pensais avant d’effectuer ma tournée à travers les grandes villes
américaines. Mais l’observation des Classes Evoluées de leur Société finit par
confirmer mes doutes. Je ne vous décrirai pas les détails de ce que j’eus sous
les yeux, tant leur laideur et leur ineptie me furent désagréables. En
substance, je découvris une multitude d’hommes et de femmes émotionnellement et
intellectuellement dévastés, des êtres dépourvus de toute originalité et même
de toute sympathie. Ils travaillaient et étudiaient comme des automates, laissant
transparaître la peur maladive d’être pris en faute par les Chefs Supérieurs.
On ne se saluait pas, personne ne souriait, chacun parlait à voix basse quand
il leur était permis d’ouvrir la bouche. Et les membres les plus anciens se
complaisaient à traiter les nouveaux avec un dédain insupportable. Ce fut
alors, après cette révélation de la véritable nature de la Société des Hommes
Célestes, société qu’on m’avait décrite comme la plus avancée de la Terre, que
je décidai de retourner secrètement à New York dans l’espoir de sauver
Margaret.
–Je croyais qu’elle était à
Santiago– s’étonna le Docteur M.
–Non.
Margaret était rentrée aux Etats-Unis bien avant ma venue. C’est elle qui avait
persuadé les Cercles Supérieurs de m’inviter dans leur pays. Bref, dès mon
retour à New York, je lui téléphonai pour lui demander de venir à mon hôtel.
Elle arriva une heure après, vêtue et maquillée comme une call-girl de luxe.
Repoussant mes baisers, elle me somma de lui raconter ce que j’avais vu et,
surtout, de lui expliquer pourquoi j’avais interrompu ma tournée. Je lui
confiai rapidement mes impressions, puis lui proposai de m’épouser pour ensuite
nous enfuir à Paris. Méprisante, Margaret m’annonça qu’elle appartenait
maintenant à son Chef Suprême, l’homme qui m’avait reçu à Park Avenue et dont
elle était devenue la maîtresse.
–Vous auriez pu vous en douter !
–Bien sûr. Malheureusement,
j’étais trop amoureux, trop naïf. Malgré le choc que me causa l’aveu de son
infidélité, je la pris dans mes bras. Elle se laissa posséder sans se débattre,
puis me rejeta brusquement et s’échappa en me faisant sentir son dédain et son
dégoût. Stupéfait par un mépris et une trahison que je croyais impossibles, je
m’effondrai intérieurement. A partir de cet instant mes pensées, mes émotions et
mes désirs allaient se mélanger dans un cercle vicieux dont le centre serait
toujours le même : elle, mon amour perdu. Autour de moi tout continuait comme
auparavant, mais désormais il y avait entre le réel et moi un voile qu’aucune
idée ne pouvait éclaircir.52 Je ne
pouvais plus entrer en contact direct avec le monde, car la matérialité de ma
douleur m’en séparait. Mon désespoir était profond, mon existence vide de tout sens,
de toute saveur, hormis l’amertume. Et, puisqu’en d’autres occasions les
drogues m’avaient procuré quelque soulagement, je tentai de mettre fin à mon
désarroi en ingérant un hallucinogène.
–Dangereuse idée, surtout dans
votre situation ! De quelle substance s’agissait-il ?
–De quelques pilules d’acide
lysergique. Sous l’effet de cette drogue mon cerveau engendra un univers de
vaines fantaisies,53
auxquelles je m’abandonnai sans résistance. C’est alors que Margaret téléphona
pour s’excuser et me proposer de faire de nouveau l’amour… si j’acceptais de me
présenter devant les Cercles Supérieurs. Je coupai la communication et quittai
furtivement l’hôtel. Je marchai dans les rues supportant le froid et la terreur
qui, désormais, m’accompagnait partout me mettant dans un état de véritable
frénésie. Je ne savais où aller.54 Les
piétons m’observaient d’un œil sarcastique, vociférant des insultes
entrecoupées de ricanements. En les entendant rire je croyais entendre un démon
hideux qui se moquait de moi. Et en les voyant tous comme des marionnettes
inconscientes du Fondateur obscur, je pris toute cette humanité en haine.55 Soudain,
attiré par des étalages, je ne pus me retenir d’entrer dans un magasin.56 Là,
répondant aux vibrations qui émanaient des objets, je commençai à les détruire.
Plusieurs employés se précipitèrent sur moi pour m’immobiliser. Le gérant,
furieux, appela la police. J’essayai d’expliquer que j’étais victime d’une
Force Maléfique incontrôlable, mais cela n’empêcha pas les policiers de
m’amener au Bellevue Hospital, persuadés qu’ils avaient affaire à un fou… Vous
connaissez la suite de mon histoire…
–Je ne possède que le rapport envoyé
par les médecins qui vous soignèrent à New York. J’aimerais connaître vos
propres impressions.
–Je fus reçu par un homme en
blouse blanche,57 le
Docteur K., comme je crois vous l’avoir déjà dit. D’un geste adroit, qui devait
lui être habituel, il ôta ses lunettes, puis, relevant le pan de sa blouse,
essuya les verres et rangea ses lunettes dans la poche arrière de son pantalon.58 Il prit
quelques notes et ordonna mon hospitalisation immédiate dans le service de
psychiatrie. «Quel abus ! Je vais porter plainte contre vous tous !»
m’écriai-je. «Et de quoi voulez-vous vous plaindre ?» se moqua-t-il. «De ce
qu’on m’a empoigné, moi, un homme normal, pour me traîner de force dans une
maison de fous !» protestai-je. «Et pourquoi, en somme, vous a-t-on emmené chez
nous ?», me demanda-t-il encore.59 Je lui
précisai que j’avais besoin de protection pour ne pas être victime d’un
criminel payé par la Société des Hommes Célestes, mais certainement pas d’une
hospitalisation sans objet. Indifférent à mes protestations, le Docteur K.
maintint ses ordres, prétextant que mon état physique était déplorable.
«Allons, vous ne vous sentez pas bien, restez chez nous»,60
tenta-t-il de me convaincre. Deux infirmiers vinrent me chercher. En entendant
ce que leur disait le Docteur K., je conclus que mes péripéties lui
paraissaient parfaitement ordinaires, comme si rencontrer un homme poursuivi
par la Secte avait été une affaire habituelle. Les infirmiers, me regardant
d’un air narquois et blasé, me conduisirent dans une salle immense, remplie de
psychotiques. Par chance, je réussis à me sauver et à recouvrer ma liberté.
Hélas !, ma fuite fut de courte durée. La police me retrouva à Greenwich
Village et me ramena de force à l’hôpital. Cette fois le Docteur K. me reçut en
présence d’un diplomate et tous deux se mirent d’accord sur ma destinée : je
devais subir une série d’électrochocs et, ensuite, si mon état le permettait,
je serais envoyé en France, où ma famille paternelle se disait prête à
m’accueillir. Aussitôt, sans que l’on ait demandé mon avis, je fus interné dans
le pavillon d’électrothérapie…
–Je crois que l’on vous a
administré cette thérapie parce que vous n’étiez pas très coopératif– souligna
le Docteur M. –C’est du moins ce que je lis dans le rapport du Bellevue
Hospital. Pour ma part, et je vous dis ceci afin de vous rassurer, je ne suis
pas partisan de l’électrothérapie, quoique certains médecins pensent que c’est
une bonne technique pour sortir un malade de son enfermement ou quand son
comportement devient incompréhensible.
–De quelle compréhension
parlent-ils ?– répliquai-je. –Dès que je leur ai dit que j’étais poursuivi par
un assassin, ils cessèrent de m’interroger. Ils agissaient comme s’ils
connaissaient chaque aspect de ma vie, bien que personne ne me posât la moindre
question. D’abord on me prend pour un fou, puis personne ne veut m’écouter !61
–Essayez d’être indulgent. Dans
ces conditions, il était tout à fait naturel qu’on vous ait pris pour un fou.62 De plus,
ils ne pouvaient pas s’occuper uniquement de vous. On soigne des milliers de
malades au Bellevue Hospital.
–Je ne sais pas si on peut appeler
cela des ‘soins’, Docteur. J’avais entendu parler des souffrances provoquées
par les électrochocs, mais jamais je n’aurais pu imaginer une torture aussi
atroce. En plus de la souffrance physique, ma mémoire fut gravement perturbée
et mon âme réduite en lambeaux.
–Tout cela est terminé– m’assura
le Docteur M. –Dans notre hôpital vous ne courez aucun risque, parce que nous
avons banni ce type de techniques… Ici nous vous aiderons… Peu à peu vous vous
sentirez soulagé… Ici, c’est le calme, la paix… Nous vous aiderons…-63 insista-t-il, tout en se levant pour prendre congé.
Octobre
Samedi ou dimanche ? Toujours
est-il qu’aujourd’hui le Docteur M. n’est pas venu me voir. Il s’est excusé par
l’intermédiaire de l’Interne. «Si vous voulez, vous pouvez bavarder avec moi»,
me dit Wagner, en prenant un air doctoral. «Moi aussi je suis médecin et mes
traitements se sont avérés souvent efficaces.64 Discutant
de votre cas avec le Docteur M., je suis arrivé à la conclusion personnelle que
vous ne souffrez pas de mal d’amour, ni de paranoïa, mais bien d’une psychose
maniaco-dépressive, comme tout Faust digne de ce nom.» Je ne répondis point à
ses impertinences, m’appliquant à ordonner mes notes jusqu’à ce que, dépité,
l’Interne quittât la chambre.
En vérité, je me rends compte que
je suis malade, mais je sais que cela n’a rien à voir avec la folie que l’on
m’attribue. Je souffre de malaises physiques engendrés par la Force Maléfique
et aussi d’une certaine fragilité nerveuse : je dors mal, je m’irrite
facilement, il m’est difficile de me concentrer sur ce que je pense et ce que
je fais. Apparemment ce qui a trompé mes médecins, c’est la présence de voix
dans mon cerveau, voix pour eux inaudibles. Comment leur prouver que les Hommes
Célestes ont le pouvoir de se faire entendre par les personnes qu’ils ont
eux-mêmes choisies ? Le Maître
Fondateur ne communiquait-il pas avec ses Disciples Favoris par télépathie ?
Les médecins semblent être sur un autre niveau de perception que le mien et,
naturellement, nous percevons les choses de manières différentes. Quels moyens
ai-je de savoir avec précision ce que le Docteur M. ressent quand il est avec
moi ? Ma seule certitude, c’est que nous ne sommes pas identiques. Moi, je
possède dans le sang l’énigme de l’univers et une peur que ne connaissent pas
les autres. Quelques-uns, peut-être, mais pas aussi profondément. A moi,
seulement, il a été donné de toujours sentir.65 Voilà
pourquoi je n’aime pas être ‘soigné’ : Mein
Sinn ist mächtig ! Ma Raison est puissante ! Autrement je serais méprisable
comme tous les autres.66 Oui : au
risque de paraître fastidieux, je veux m’affirmer moi-même et me montrer
intraitable, me suffire à moi-même et rester inébranlable. N’être le serf ni le
vassal de personne et poursuivre ma route vers les profondeurs de mon être.67
Octobre
–J’aimerais que nous parlions un
peu plus de la Secte– dit le Docteur M., en entamant notre conversation
d’aujourd’hui. –Vous ne m’avez pas encore décrit avec clarté le chemin de votre
intégration.
–Tout a commencé à Santiago, où
Margaret avait pris rendez-vous avec le Maître Visiteur, chargé de contrôler
l’Enseignement Céleste en Amérique Latine– me décidai-je à raconter. –Poussé
par elle, je me rendis à l’hôtel où il était descendu. Le Maître Visiteur
n’avait rien d’un chef spirituel, entre lui et un représentant de commerce il
n’y avait aucune différence notoire. Il m’invita à prendre un armagnac à la
terrasse de l’hôtel et là, emmitouflé dans un long manteau noir, il me parla
succinctement des principes et des objectifs de l’Enseignement. «L’un de nos
postulats fondamentaux –m’expliqua-t-il– considère que l’homme est une machine
comparable à un appareil mécanique ou électrique, sauf que c’est une machine
beaucoup plus compliquée, dilapidatrice et inefficace». Je me souvins alors que
Margaret m’avait confié que l’objectif dernier de l’Enseignement était
l’Immortalité. «Effectivement, vaincre la barrière de la mort est notre
objectif ultime –confirma-t-il–. Or, pour que cela soit possible, l’homme doit
auparavant réaliser son Eveil. C’est à ce moment-là que se forme en lui un
premier Corps Céleste, la première structure capable de résister à son
anéantissement organique. Ce Corps Céleste est imparfait, encore soumis à une
infinité de lois cosmiques. De nouveaux et pénibles efforts sont nécessaires au
développement d’autres Corps successifs, chaque fois plus parfaits, pour
arriver enfin à la formation de celui dont les caractéristiques, en plus de
l’Immortalité, seront l’Immuabilité, l’Unité et la Vérité. Voilà la finalité de
l’Enseignement. En ce qui vous concerne, vous vivez et travaillez sur le niveau
de la Terre, soumis au pouvoir des 48 lois cosmiques. Mais, à partir du moment
où vous serez inscrit dans l’une de nos Ecoles, vous atteindrez la sphère de
Toutes les Planètes, où le nombre de lois n’est que de 24. Et plus tard, si
vous étudiez et payez de manière
convenable, vous pourrez arriver à la sphère du Soleil. Puis, si tout a été
favorable, vous obtiendrez le diplôme d’Homme de Tous les Soleils, soumis
uniquement à 6 lois cosmiques. Et votre intelligence brillera comme le soleil
et vous serez devenu immortel à l’intérieur des limites du système solaire !» A
cet instant, il me frôla le visage de son manteau, de son manteau tissé
d’obscurité et de mal68 et
aussitôt la Langue Céleste me devint transparente, me permettant ainsi de
formuler plusieurs questions clefs qu’avec votre permission je vous transmets
sans aucune modification :
«Tell me, hath every sphere a
dominion or intelligentia ?».
«Ay», se limita à répondre le Maître Visiteur.
«How many heavens, or spheres, are
there ?», poursuivis-je.
«Nine : the seven planets, the firmament and
the empyreal».
«But is there not ‘coelum igneum et
cristallinum’ ?».
«No... They be but fables».
«Resolve me then in this one
question», revins-je à la charge : «Why are
not conjunctions, oppositions,
aspects, eclipses, all
at one time, but in some years we have more, in some less ?»
«‘Per inaequalem motum, respectu totius’», affirma-t-il avec une insupportable pédanterie.
«Well, I am answered. Now tell me
who made the world ?»
«I will not»,69
refusa-t-il, en m’assurant que ‘the
Divine Astrology’ était une matière trop complexe pour mon esprit
ordinaire. Et sur ces mots, il mit un terme à notre entrevue.
–Très intéressant– commenta le
Docteur M. –A première vue, il s’agit d’une école ésotérique de plus…
–Non. Eux ne la considèrent pas ainsi,
et moi non plus. La Société des Hommes Célestes est une organisation répandue
sur toute la planète et elle compte parmi ses membres des hommes publics très
distingués. Naturellement, ces hommes sont utilisés à une seule fin : préparer
l’avènement de la Dictature des Deux Cents Immortels.
–Je vois. Alors, pourquoi y être
entré ?
–A vrai dire, après mon entrevue
avec le Maître Visiteur, j’avais décidé de rester à l’écart de la Secte. L’idée
de dépasser la barrière de la mort me semblait ridicule et je n’étais pas
disposé à reprendre des études dans quelque école que ce fût. Mais quand je
m’aperçus que Margaret ne tenait aucun compte de mes arguments et qu’elle
s’investissait chaque jour davantage dans les Classes Préparatoires, j’eus peur
de la perdre définitivement. Pour elle, je n’étais qu’un individu endormi,
destiné à être englouti par la Lune, où finissent, selon l’Enseignement
Céleste, les malheureux qui meurent sans avoir atteint l’Eveil. Après plusieurs
semaines de tiraillement et de discussions, mon amour pour Margaret fut plus
fort que ma raison et je finis par m’inscrire à l’école. Au moins, de cette
façon je pouvais rester à ses côtés…
–Je comprends. Voilà Eros
énergumène !…70 Bien. Excusez-moi d’écourter notre séance, mais je dois me
rendre à une réunion clinique imprévue. Nous continuerons à en parler la
prochaine fois…
Octobre
Ma vie à l’Hôtel-Dieu prend un
rythme plus paisible et mes réflexions sur ce qui m’est arrivé sont moins
confuses. Je dois reconnaître que l’attention que me porte le Docteur M.
favorise ce processus, malgré les craintes que sa présence m’inspire. Au début,
quand j’étais encore sous les effets résiduels des électrochocs et que l’homme
en blouse blanche venait à ma rencontre,71 je le
confondais avec un extra-terrestre, un ange luciférien venu de l’Au-delà : «Du
calme, du calme. Regardez, je suis ici ! En chair et en os, comme vous. Est-ce
que j’ai l’air d’un fantôme, d’une hallucination ? Je suis venu pour vous
conseiller, pour vous aider. Oui, pour vous aider...»72,
essayait-il de me rassurer.
M’aider ? Moi ? La vérité c’est
que pour atteindre mon but, je suis prêt à conclure un pacte avec Belzébuth
lui-même. A cet effet, j’ai proposé au Docteur M. un pacte que j’ai rédigé en
plusieurs langues afin de lui garantir une validité internationale :
–PACTE–
Moi, déclaré ‘fou’ par la Psychiatrie Céleste, je requiers les services
du Docteur M. pour les raisons suivantes :
First : Je veux faire une grande
œuvre, un livre73 d’un genre nouveau, afin de dénoncer la Société des
Hommes Célestes.
Secondly : Etant donné que c’est
l’amour de la Vérité qui fait mon tourment (‘Die Liebe für die Wahrheit ist
mein Schmerz’)74, je prie le Docteur M. de me conduire vers la Vérité
afin que je puisse contempler le portrait véridique de la Société précitée.
Thirdly : I am wanton and lascivious and
cannot live without a hot whore. So, sweet Doctor M., fetch me one, for I will
have one. (I’ll no wife !)75
Fourthly :
Je veux la jeunesse !
A moi les plaisirs,
Les jeunes maîtresses !
A moi leurs caresses !
A moi leurs désirs !
A moi l’énergie
Des instincts puissants,
Et la folle orgie
Du cœur et des sens !
Ardente jeunesse,
A moi tes désirs,
A moi ton ivresse,
A moi tes plaisirs !... 76
Lastly
: Und dafür soll mein sein alle Macht und Herrlichkeit der
Welt.77
–Voici le pacte !–78 annonçai-je aujourd’hui au Docteur M. lorsqu’il apparut dans
ma chambre.
–Très amusant !– s’écria-t-il,
après l’avoir lu. –Mais vous oubliez l’autre aspect du contrat : il va de soi
que votre âme fait partie du marché79 et que vous devez, sans restriction, m’en
ouvrir les portes. J’insiste : sans ce don volontaire et total de votre psyché,
il n’y a pas de psychothérapie possible. Seulement alors vous parviendrez à
récupérer votre meilleure force vitale et pourrez, mieux qu’auparavant, jouir
de la vie. Ce n’est pas tout !– renchérit-il, en me présentant le règlement de
l’hôpital. –Vous avez tendance à vous conduire comme si l’Hôtel-Dieu était
vraiment un hôtel et à vous comporter avec l’indiscipline typique d’un
romancier. A toutes fins utiles, je sollicite quelques lignes de votre main80 et votre
signature au bas de ce formulaire…
–Oh ! non– protestai-je, le
prenant à contre-pied. –C’en est
fini des papiers et des signatures. Aujourd’hui les écrits volent plus vite que
les paroles, lesquelles volent vers la lumière. Maintenant personne ne les
veut. Nous sommes, donc, d’accord…81
–Bien– convint le Docteur.
–Puisque l’écriture est pour vous une passion, j’aimerais que vous rédigiez
votre autobiographie. Cela m’apportera une compréhension plus profonde de votre
développement vital. Et vous entrerez en contact avec l’image historique de
votre personnalité. Mais il est nécessaire que vous écriviez avec une honnêteté
absolue, sans autocensure, sans jeux de style, et avec la plus grande précision
et concision possibles. Le récit doit respecter la succession chronologique de
votre vécu et suivre un fil ininterrompu entre les différentes époques de votre
vie. La description exhaustive d’un détail concret est, finalement, moins
importante que la vision globale du cours de votre existence. Je crains une
seule chose : le temps est court, l’art est long. Ecoutez-moi ! Associez-vous
avec le poète qui habite en vous ! »82
Même si je déteste ouvrir mon cœur
à quiconque, ou me confier à quelqu’un,83 je me
consacre désormais à cette tâche avec la même application qui était la mienne
lorsque, enfant, je faisais mes devoirs. En effet, je ne peux pas me permettre
d’être fainéant parce que, comme dit la chanson, ‘There is no chief, but only
Belzebub !84 Et je noircirai des feuillets par milliers, cela va sans
dire, puisqu’il m’est propre, depuis l’enfance, quand je fais quelque chose, de
ne pas y aller de main morte.85
A
suivre… (feuilleton (3) : Récit
de vie. L’éducation.
Kindergarten.)
ROBERTO GAC
CHAPITRE 3
KINDERGARTEN
Octobre
Ce matin
j’ai commencé la lecture de mon autobiographie, texte que j’incorporerai
régulièrement à ce Journal. Suivant les instructions du Docteur M., j’essaie d’écrire
dans une langue simple, ordinaire, faite par la vie; une langue courante, sans
simagrées grammaticales ni manipulations littéraires86:
Les
images les plus anciennes que je garde en mémoire remontent à l’époque où j’avais
deux ou trois ans, quand mes parents vivaient dans un quartier populaire du sud
de Santiago. Je me revois tenant la main de papa, un après-midi ensoleillé et
transparent, parcourant les boutiques à la recherche de quelque décoration pour
ma chambre. J’étais fils unique et nous habitions un petit duplex situé dans un
immeuble où résidaient des dizaines de familles. De ce séjour, je retiens
quelques évènements qui me paraissaient alors miraculeux : quand je demandais
une friandise à ma mère, encore très jeune et enjouée, elle regardait vers le
plafond et, levant les mains, s’exclamait : «Petit Vieux, envoie un bonbon à
cet enfant !» Quelques secondes plus tard, ce mystérieux personnage qui
habitait, semblait-il, sur les toits, laissait tomber la friandise. Je la
mangeais, étonné, puis je répétais la formule, sans aucun succès. Maman, amusée
par ma perplexité, ne m’expliqua jamais que c’était elle qui, d’un geste
rapide, lançait le bonbon en l’air pour me l’offrir ensuite comme un cadeau
divin.
Dans cet immeuble où nous
vécûmes peu de temps (mon père, engagé comme professeur au Lycée Français de
Santiago, attendait la fin des travaux de notre nouvelle maison, construite dans un quartier tranquille et
agréable), je connus mes premiers émois sexuels avec une petite voisine. Quand
ses parents s’absentaient, la laissant seule à la maison pour s’occuper de ses
frères cadets, elle venait me chercher. Son jeu préféré consistait à faire
‘cachita’, mot énigmatique qu’adulte j’identifierais à une déformation de l’expression
française ‘faire l’amour en cachette’. La fillette me conduisait dans une
chambre et là, sur le lit, ou bien sur le tapis, elle enlevait sa culotte et
remontait sa jupe. Puis, elle déboutonnait mon pantalon et me disait : «Vas-y !
Monte-moi dessus !» Je me rappelle encore l’arôme légèrement douceâtre de sa
peau et le chatouillement de ses mains qui caressaient mon sexe, tandis que ses
frères nous regardaient avec une curiosité complice. Avec le temps je prendrais
moi-même l’initiative de lui demander de faire ‘cachita’, mais ce jeu avait
pour moi une importance plus symbolique que concrète. En réalité le plaisir
consistait surtout à m’allonger sur elle et obtenir cette grâce contre le prêt
de mes jouets, mystérieuse opération qui me comblait d’un sentiment à la fois
d’orgueil et de puissance.
Retenu à la maison par ma
nourrice, qui voyait mon flirt d’un mauvais œil, j’éprouvai ma première grande
colère. Pour me venger, je jetai tous mes jouets dans l’escalier, cassant du
coup, à ma grande consternation, ma voiture de pompiers, cadeau d’un autre
personnage invisible et miraculeux, ‘le Père Noël’. Ma voiture, très convoitée
par les autres enfants, faisait également l’objet d’une étude minutieuse de la
part d’un vieux Monsieur qui portait des lunettes à monture d’écaille, dont
l’un des verres avait été remplacé par un morceau de tissu. Ce voisin mourut
alors que nous habitions encore dans l’immeuble et le jour de ses funérailles
on me permit d’approcher du cercueil. L’aimable vieillard, couvert de fleurs et
entouré de cierges électriques, gisait immobile derrière une vitre
transparente. Cette première image de la mort, si lumineuse et parfumée, me fit
croire pendant longtemps que mourir était un phénomène d’une grande beauté,
naturellement désirable. J’avais déjà trois ans quand je fus baptisé dans
l’église du quartier. N’étant pas catholiques pratiquants, mes parents
s’étaient toujours opposés au baptême. Mais ma grand-mère maternelle insista
tant, qu’elle finit par imposer la cérémonie. De velours et de soie, je fus
donc vêtu, portant rubans sur mon habit, portant aussi une croix dessus.87 Je me rappelle le contact de l’eau versée sur mes
cheveux, le goût du sel sur ma langue et la stupéfaction que je causai lorsque
–devançant mon parrain au moment où le prêtre lui demandait si je renonçais à
Satan– j’affirmai de mon propre chef (même si à trois ans je n’avais aucune
idée précise sur l’existence du Malin) que je refusais pour toujours ses
tentations.
Bientôt notre nouvelle maison fut prête. Avant de déménager, mon père m’avait souvent emmené avec lui pour suivre l’évolution des travaux. Les promenades entre les maisons en construction sur un terrain bordé de vignes me firent découvrir un monde insoupçonné. Dans mes souvenirs se trouvent encore ces premières impressions des senteurs végétales, de l’immensité du ciel bleu, déchiré par le cri énigmatique d’oiseaux que je ne savais pas identifier. Et, cachées au fond de ma mémoire, restent intactes les images de la maison inhabitée, pleine de silence, de l’odeur des peintures, des vernis frais et des mastics. Lorsque nous emménageâmes, ce charme initial disparut. Ma mère posa de lourds doubles rideaux, et les couleurs sombres des tissus et des meubles obscurcirent la blancheur des pièces. Un autre monde, plus grave et monotone, succéda au bref émerveillement qui avait jailli de ma rencontre silencieuse avec la maison neuve. Le jardin, petit paradis créé par mes parents autour de la maison, devint le territoire où se consolida ma découverte de la nature. N’ayant pas de frère, rien ni personne ne troublait l’extase que je ressentais au contact sensuel des fleurs : les pesantes et radieuses corolles des dahlias, les calas qui ressemblaient à des entonnoirs blancs d’où émergeait un doigt jaune et parfois une abeille, le parfum enivrant des jacinthes et des roses, les trompettes qui faisaient frémir l’air avec leur stridence multicolore, la provocation sucrée des pétunias que je cueillais afin de sucer les traces de nectar88 enfoui au fond de leurs pointes filiformes. Allongé sur le gazon, j’observais les faces surprenantes des pensées, ou bien je courais derrière les bourdons, les sauterelles et les papillons qui fuyaient comme des pétales volants. Cette exubérance florale, l’inquiétante mécanique des insectes, la cascade de lumière solaire vibrant dans l’éther bleuté du matin, éveillèrent ma sensibilité, soutenue par un sentiment d’amour, aussi spontané qu’intense, envers la nature. Papa me fit cadeau d’un tricycle avec lequel je commençai à explorer timidement les alentours du jardin. Au cours de ces excursions vers l’inconnu, à cheval sur mon rutilant véhicule chromé, je fis la connaissance de Quique, un enfant au caractère doux, qui devint mon meilleur ami. Nous rencontrâmes ensuite Pablo, garçonnet blond et agressif qui s’approcha de nous sur son tricycle délabré pour nous dire : «Ça, c’est mon tricycle; ça, c’est ma moto, ça, c’est mon auto. J’ai cinq ans.» A partir de là, nous tombâmes sous son influence et il nous entraîna dans des jeux plus violents, dans nos premiers conflits, et aussi dans de précoces jeux sexuels collectifs. Nous nous efforcions d’imaginer le sexe de nos mères, excités par la contemplation du losange velu de la mère de Pablo, que nous espionnions par la serrure de sa salle de bain. Et Pablo, peut-être instruit par ses grands frères, déjà adolescents, nous invitait à expérimenter l’introduction de canules et de clystères dans le rectum, et à nous caresser le sexe les uns les autres, opérations auxquelles je me prêtais plus par curiosité que pour un hypothétique plaisir.
A quatre ans, mes
parents m’envoyèrent –vêtu d’un strict uniforme gris, coiffé d’une casquette et
sans savoir tout à fait que j’étais petit et bourgeois– au Colegio Patria,
‘kindergarten’ régenté par deux vieilles filles d’origine allemande.
Elles étaient les uniques enseignantes de cette sorte d’école
maternelle, où la plupart des enfants du quartier étaient inscrits. Mais, bien
mieux que ces vieilles dames peinturlurées, ce fut ma tante Pochi qui m’initia
au monde de la connaissance. Sœur cadette de maman, elle n’avait pas encore
vingt ans et son charme magique m’enveloppait, m’emplissant d’une intime
émotion.89 Je ne savais pas
pourquoi elle vivait avec nous (plus tard elle se marierait et partirait avec
son époux dans le Nord du Chili), mais sa présence à la maison était une source
d’amour et d’enchantement. Contrairement à ma mère, qui s’occupait surtout de
papa et de l’organisation de la vie familiale, Pochi, toujours souriante et
affectueuse, consacrait une bonne partie de son temps à jouer avec moi et à
m’aider dans mes devoirs scolaires. Délicieusement coquette, maquillée et vêtue
comme une poupée, elle me saturait de son parfum d’oranger et de jasmin, me
couvrant de baisers chaque fois que je parvenais à reconnaître une lettre de
l’alphabet. Remplir les lignes d’un cahier avec des petits bâtons bien droits
et réguliers, construire des lettres et des mots à partir de ces signes, puis
les combiner et les identifier avec les images du syllabaire et avec les sons
modulés par les lèvres rouges de Pochi, tous ces actes à la fois ancestraux,
minimes et universels, se confondirent dans mon esprit avec l’amour et la
beauté.
Le ‘Kindergarten’ (appelé ainsi à une époque où l’influence de l’Allemagne hitlérienne se faisait sentir lourdement en Amérique du Sud) était une école mixte, où je connus Margarita, ravissante brunette aux longs cheveux et aux yeux noirs dont je tombai éperdument amoureux. Hélas, ma passion fut malheureuse car la fillette, qui me dépassait d’une tête, non seulement ne m’accordait aucune importance, mais habitait un quartier très éloigné du mien. Notre relation se limita au prêt d’un stylo automatique, que je lui repris quelques jours plus tard quand j’eus compris que rien ne modifierait son indifférence. Je me contenterais alors de reproduire son nom à l’aide des lettres en bois qu’on m’avait offertes afin d’apprendre à écrire. Néanmoins cette passion pour Margarita fut peu de chose comparée à celle suscitée par l’épouse de notre voisin. Je rêvais de son sexe, un sexe fantastique que j’imaginais comme de longs et fins filets de chair rose, quelque chose comme des pis de vache, ces animaux qui paissaient dans un pâturage devant la maison.
Au Colegio Patria, comme l’indiquait son nom, les maîtresses nous inculquaient les concepts de nation et d’Etat, de patrie et d’histoire. Chaque matin, avant de commencer les classes, nous étions rassemblés dans le jardin de l’école pour chanter l’hymne national au pied du drapeau. Ensuite, d’un pas martial, nous nous dirigions vers les salles de classe où les maîtresses se relayaient pour réciter avec nous le syllabaire et écrire les lettres et les chiffres qui passaient du tableau noir à nos cahiers. Chaque jour elles nous racontaient un épisode de l’histoire du Chili –spécialement la guerre d’Indépendance et les victoires de notre héros national, Bernardo O’Higgins– et nous devions nous débrouiller pour comprendre que tous ces événements lointains, violents et incroyables, étaient à la base de notre présent, si calme et pacifique…
–Bien– dit le
Docteur M. –Nous en resterons ici pour aujourd’hui. Je crois que parmi ces
souvenirs il est déjà possible d’entrevoir les données primordiales qui se
constituent dans la nature de l’homme pendant son âge préparatoire, et qui
déterminent plus tard, pendant sa vie responsable, son caractère…90 Mais
n’anticipons pas sur votre lecture. Nous poursuivrons demain…
Très vite j’abandonnai le syllabaire (continuai-je à lire aujourd’hui) et abordai des textes plus complexes. Parmi ceux-ci, je fus vivement attiré par ‘Marta y Jorge’, moins pour l’intérêt du récit que pour l’épaisseur du volume et la couleur rouge de sa couverture. Un intense désir de posséder ce livre (dont Quique avait déjà un exemplaire) s’empara de moi et, jour après jour, je suppliais mes parents de me l’acheter. Chaque soir, j’attendais le retour de papa espérant qu’il l’apporterait en même temps que son journal. Ma déception était immense en voyant qu’il l’avait oublié ou, comme il me l’assurait, que le livre ne se trouvait pas encore dans les librairies du centre de Santiago. Finalement, un soir que papa et maman étaient rentrés ensemble (je m’étais couché, luttant pour maintenir mes paupières ouvertes car, cette fois-ci, j’en étais persuadé, ils m’apporteraient ‘Marta y Jorge’), mon désir fut exaucé. Papa monta jusqu’à ma chambre et déposa sur la table de chevet un paquet blanc d’où fébrilement je sortis le trésor de mes rêves. Je caressai la couverture de carton un peu bombée (détail qui me fit craindre que cet exemplaire ne fût défectueux) et respirai l’odeur qui se dégageait de ses pages satinées. Pendant un long moment je contemplai les illustrations, puis, quand maman eut éteint ma lampe, je le reposai sur le guéridon encore éclairé par la lumière du couloir. Lorsque cette lumière disparut, je le pris et le posai sous l’oreiller attendant l’arrivée du jour pour commencer à le lire.
Mon penchant pour
la lecture surgit en moi avec une force comparable à celle qui plus tard me pousserait
à collectionner des objets en tout genre, impressionnant mon père au point
qu’il me fit cadeau pour mon cinquième anniversaire d’une collection de contes
illustrés. Le Chat Botté, Blanche Neige, Pinocchio, Le Petit
Poucet, Le Vilain Petit Canard, Hansel et Gretel, etc.
allaient structurer dans mon imagination un univers aussi vivant que celui de
mon foyer et de mon l’école, sauf que les aventures de ces personnages fabuleux
me paraissaient beaucoup plus intéressantes que ma vie quotidienne. Mais les
livres de contes ou mes textes d’écolier ne furent pas l’unique chemin vers le
monde de la lecture. Eliana, une très jeune nourrice, achetait chaque semaine El
Peneca, un magazine pour enfants et adolescents. Elle
attendait avec tant d’impatience le jour de la parution hebdomadaire, qu’elle
finit par me transmettre son intérêt. Tout comme elle, je me passionnai pour
les aventures du chien ‘Cœur Vaillant’, magnifique berger allemand qui, semaine
après semaine, sauvait des garçons et des filles des flots tumultueux où ils
avaient chuté, ou des assauts d’un bandit. Dès lors, ce fut moi qui attendis
impatiemment le jour où le vendeur passait en criant El
Peneca, pour prendre la revue avant Eliana.
De temps en temps, le dimanche matin, mon père m’emmenait au centre ville pour assister à la séance matinale du cinéma Metro, dont l’écran me semblait une porte magique vers des mondes à la réalité aussi éphémère qu’inaccessible. Après cette fête de lumières et de couleurs consacrée aux péripéties du canard Donald et de la souris Mickey, nous allions nous promener à la place principale de Santiago, superbe jardin sillonné de sentiers pavés, bordés de magnolias et de palmiers. J’étais captivé par un petit bateau de métal, peint en bleu et en rouge, qui servait de devanture au vendeur de cacahuètes grillées et par un arbre plus beau que tous ceux que j’avais vus, un arbre exclusivement composé de ballons en forme de chats ou de saucisses, d’œufs ou de colombes. Papa m’achetait un chat, puis me suivait du regard dans mes courses folles sur les pelouses.
Mon père était Breton, originaire d’un village du Finistère, proche de Fouesnant. Fils unique comme moi, il avait quitté la France après la mort de sa mère, veuve de la Première Guerre mondiale. Modeste instituteur, il choisit d’émigrer au Chili attiré par les facilités octroyées aux immigrés européens depuis la fin du XIXe siècle, notamment pour s’installer dans le sud du pays. Mais mon père n’eut pas besoin d’aller plus loin que Santiago, où il trouva aisément une place d’enseignant au Lycée Français. C’était un homme grand, fort et paisible, parlant peu, peut-être parce qu’il n’avait pas perdu l’accent de sa langue natale et qu’il s’exprimait dans un castillan qui faisait rire maman. Lorsqu’il lui arrivait de s’entretenir en français avec ses collègues quand ceux-ci venaient à la maison, je l’écoutais émerveillé, imaginant derrière ses paroles pour moi incompréhensibles, un monde secret, chargé de mystères et de prodiges. Papa était peu loquace, mais sa douce attitude à mon égard remplaçait les paroles d’affection. Jamais il ne me punit et il existait entre nous deux un sentiment qui ne connut d’autres soubresauts que ceux provoqués par maman quand elle dénonçait mes espiègleries. Tout s’arrangeait par des tête-à-tête dans son bureau, au cours desquels, profitant de l’occasion, il me montrait les livres de sa bibliothèque et m’apprenait quelques mots en français («Juste pour jouer», me disait-il. «Il faut d’abord que tu apprennes à parler correctement ta langue maternelle. Plus tard, quand tu seras grand, je t’emmènerai en France et tu parleras comme moi.»)
Maman –qui rencontra mon père alors qu’elle suivait des études en obstétrique dans une clinique voisine de l’Alliance Française– était une femme explosive et douce à la fois, capable des gestes les plus tendres et es colères les plus violentes. Je me rappelle ses réprimandes et ses punitions, ainsi que sa tendre sollicitude quand je tombais malade. Déjà insomniaque pendant mon enfance, il suffisait qu’elle prononçât quelques paroles d’amour, pour qu’immédiatement le sommeil m’emportât. Pourtant elle restait souvent enfermée dans un étrange et incompréhensible mutisme, nimbée de tristesse. J’ignorais à ce moment-là que mon père souffrait d’un cancer et qu’elle redoutait de le voir mourir prématurément. Je garde toujours en mémoire les traits fins de son visage, son teint pâle, ses yeux profonds et obscurs, la sensualité de ses mouvements quand elle se maquillait, l’odeur de ses parfums, les couleurs surprenantes de ses vêtements. Je la voyais rarement sortir seule, mais quand cela arrivait, c’était pour aller retrouver mon père. En vérité, ma mère n’avait pas de vie personnelle, elle existait sous l’aile protectrice de papa, qu’elle aimait sans condition. La vie de mon père était devenue sa propre vie, et elle avait volontiers abandonné ses études de sage-femme, trouvant dans le mariage la raison centrale de son existence. Un jour, Pochi vint me chercher à l’école. En voyant son visage baigné de larmes et au ton altéré de sa voix, je sentis que quelque chose de grave était arrivé. Cette nuit-là, malgré mes pleurs et mes protestations, je dormis chez une famille amie. Mon père (je l’appris quelques jours plus tard) était mort au cours d’une intervention chirurgicale pratiquée en urgence. Je n’assistai pas aux funérailles (maman ayant considéré que cela m’aurait fait souffrir inutilement) et je restai avec les images vivantes de cet homme lumineux et chaleureux qu’avait été papa : sa majestueuse corpulence, son visage aux traits agréables, son large sourire, sa voix claire et sereine. Je ne remarquai pas son absence jusqu’au jour où j’entrai de nouveau dans son bureau. Rien n’avait changé, il y avait toujours les mêmes meubles, les mêmes étagères croulant sous les livres. Par un chemin caché de mon esprit, les paroles de ma mère devinrent transparentes : «Papa est parti très loin, pour longtemps…» Au fond de moi émergea la certitude que jamais plus je ne le reverrais, que la première tragédie de mon existence avait eu lieu. Je ne pleurai pas. Mais quelque chose se brisa dans mon âme, une zone resta à jamais détruite. Perdu dans un foyer qui me paraissait trop grand, j’avais l’impression d’être l’habitant d’un monde fantasmagorique, le personnage tragique d’un cauchemar. Je cessai d’être l’enfant joyeux et confiant que j’avais été jusqu’alors et devins un garçon mélancolique, inquiet et rebelle qui arpentait, solitaire, les couloirs et les pièces de la maison.
Assis à la place
de papa dans le fauteuil de son bureau, j’entendis un soir les sirènes
annonçant un incendie. En d’autres temps je me serais précipité dans la rue
pour voir passer les pompiers, mais cette fois-ci je me contentai de me lever
pour regarder l’horizon à travers la fenêtre. Puis, indifférent aux cris des
enfants du quartier, je retournai m’asseoir. Une sensation entièrement nouvelle
m’envahit, tandis que mon regard se posait sur le chiffre qui, en gros
caractères, s’inscrivait sur la couverture de l’annuaire téléphonique : 1947.
Je répétai à haute voix ce chiffre, revêtu soudainement d’une signification
profonde. 1947 était l’indication du temps qui passait, le signe que j’étais,
que j’existais, et je vis clairement ce mystère.91 Peu à peu la douleur
provoquée par la mort de papa s’effaça et, dans les semaines et les mois qui
suivirent, éveillé à la conscience de l’abîme qui m’entourait, je n’ai plus ri
ni pleuré.92 Je compris aussi que la
fin de sa vie n’impliquait pas la fin de la mienne et, tout en gardant le
sentiment d’une absence abyssale, je me vis comme un être singulier,
essentiellement indépendant de n’importe quel autre…
–Il est évident que la disparition de votre père fut l’événement le plus marquant de votre enfance– commenta le Docteur M.
–Du moins en qui
concerne votre développement psychique. On
pourrait dire que cette mort favorisa chez vous l’accès à un niveau
supérieur de conscience et, simultanément, provoqua une fragilité au cœur de
votre personnalité… Comment voyez-vous aujourd’hui cet épisode ?
–Je n’ai pas de
souvenirs plus précis que ceux que je viens de vous raconter. Je peux seulement
ajouter que l’absence prématurée et définitive de mon père laissa un vide qui
ne fut jamais comblé…
–Pas
même par le Maître Fondateur ?
–Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
–Nous en
causerons plus longuement la prochaine fois,93 mais d’ores et déjà nous
pouvons affirmer que la perte de votre père entraîna la première cassure
importante de votre psychisme. Et même si cette fracture psychique allait
cicatriser et guérir, il resterait dans votre esprit un point fragile,
susceptible de se rompre de nouveau, surtout dans des situations de grande
tension intellectuelle et émotionnelle. James Joyce –pour citer ici un exemple
extrait de la littérature– montre dans son Portrait d’un
Artiste Adolescent de quelle manière la présence du père est décisive
pour la maturation de la sphère intellectuelle de l’enfant, tout comme
l’influence de la mère est déterminante en ce qui concerne la sphère
émotionnelle…Que s’est-il passé avec votre mère veuve?
–Elle se remaria rapidement. Elle n’avait pas les moyens nécessaires pour me nourrir et m’envoyer à l’école. Ne tenant aucun compte des critiques de sa famille et encore moins de celles émises par la famille de mon père –quelques cousines et tantes bretonnes que je ne verrais jamais– elle accepta les propositions de mariage du chirurgien qui avait opéré mon père.
–Comment
avez-vous vécu ce remariage ?
–Très mal.
Néanmoins, avec le temps, j’accepterais qu’un autre homme partageât la vie de
maman… et la mienne. Je me souviens avoir connu des moments où ma mère
m’apparaissait monstrueuse…
–Le fort
contraste dans la description que vous faites de vos parents est frappant. Vous
décrivez votre père comme un homme réceptif, doux, bienveillant, tandis que
vous peignez votre mère comme une femme instable, plutôt lointaine et indifférente.
–C’est vrai.
Peut-être était-ce dû à la présence de domestiques à la maison–
l’excusai-je. –Chez nous, comme dans la grande majorité des familles de
classe moyenne au Chili, il y avait une ou deux bonnes, totalement intégrées à
la vie du foyer. Et c’étaient elles –Ruperta, Sarah, Eliana, Clara,
Guillermina, Flor, etc.– qui, successivement, tout au long de mon enfance,
allaient s’occuper de moi beaucoup plus que maman. J’avais tendance à rejeter,
d’une façon injuste et cruelle, ces femmes qui usurpaient la place qu’aurait dû
occuper ma mère. Quand elle s’absentait, je restai seul, livré aux humeurs des
jeunes nourrices dont le comportement à mon encontre était parfois abusif.
Sarah, par exemple, me faisait entrer avec elle dans la chambre de mes parents.
Là, devant une psyché, elle se déshabillait complètement et me demandait de lui
caresser le bout de ses seins, puis son sexe. Et, sous prétexte de ‘jouer au
docteur’, elle me branlait doucement, me serrant contre son corps. J’éprouvais
un mélange de honte et de peur, mais, à vrai dire, j’aimais bien ‘jouer au
docteur’…
–Belle façon
d’éveiller les vocations médicales !– s’écria le Docteur M., en riant. –En tout
cas, votre nourrice était beaucoup moins fautive que votre mère. Mais revenons
à votre beau-père. Quel genre d’homme était-ce ?
–Ce n’était pas
un mauvais bougre. Mais, hormis le fait de me nourrir, de me vêtir et de
subvenir aux dépenses scolaires, il ne me prêtait pas grande attention. Jamais il
ne joua avec moi, ni ne s’intéressa à mes problèmes affectifs. Avec maman, il
était très autoritaire, quelquefois blessant et grossier, particulièrement
quand elle lui reprochait ses aventures avec d’autres femmes. Cependant, entre
mon beau-père et les pères de mes amis il n’y avait pas beaucoup de différence.
–C’est-à-dire qu’il
était comme un père ordinaire– affirma le Docteur. –Un homme qui se propose de
vous alimenter, de vous héberger et de vous ‘éduquer’, confondant
l’éducation avec les ‘bonnes manières’ et la mémorisation de connaissances, en
général inutiles. C’est à cela que se limite l’éducation à notre époque.94 Bien. Laissons la suite
pour la prochaine fois. Il se fait tard…
Dimanche, probablement. A la place du Docteur M., c’est Wagner qui vint me voir.
–Comment
allez-vous, Monsieur le romancier ?– me demanda-t-il pour m’embêter, me voyant
travailler sur mes cahiers.
–Moi, romancier ?
Je ne compte pas sur cette profession qui donne à ceux qui l’exercent de
nombreuses chances de devenir candidats directs à l’Enfer.95 Ecrire
des romans n’a plus aucun sens à notre époque !
–Pourtant, on
publie chaque année des milliers de romans– rétorqua Wagner.
–Certes. Mais les
libraires ne savent qu’en faire. Personne ne les achète. C’est pour cela que je
réfléchis à un genre littéraire de mon invention, qui permettra de passer et de
repasser merveilleusement du bizarre au commun, de l’absolu de la fantaisie à
la rigueur extrême, de la prose aux vers, de la plus plate vérité aux idéaux
les plus fragiles.96 Un
genre destiné à sortir la littérature de la banalité romanesque où elle a été
précipitée et à lui redonner son rôle de phare de l’intelligence humaine. Bref,
une nouvelle forme littéraire dont je veux faire usage pour atteindre le but
que j’ai en vue97 :
démasquer la Société des Hommes Célestes.
–Alors,
vous êtes très bien ici– dit Wagner, railleur. –Un hôpital psychiatrique est le
lieu idéal pour mener à bien ce genre de tentatives. Nous vous apporterons
toute l’aide nécessaire. Avez-vous besoin de quelque chose en particulier ?
–D’une machine à écrire– m’empressai-je de répondre. – Ou
plutôt, d’un nouveau type de machine, dotée de mémoire et capable de corriger
les fautes de frappe. Avec un appareil ordinaire on peut écrire des romans,
mais pas des intertextes, le genre
post-romanesque.
–Vous demandez trop, Monsieur le post-romancier– se moqua
Wagner, me prenant par un bras pour me conduire sur la balance. –Mieux, chaque
fois mieux. Votre poids augmente de presque trois cents grammes par jour. A ce
rythme vous sortirez d’ici transformé en éléphant… Bien. Avant de révolutionner
la littérature, continuez à rédiger votre autobiographie. Modestement,
simplement, comme vous l’a demandé le Docteur.
Mon beau-père (repris-je aujourd’hui ma lecture) chirurgien médiocre et sans renom à Santiago, accepta un poste au sud du pays. Bien sûr, on ne me demanda pas mon avis et ma mère ne put s’opposer, elle non plus, à notre déménagement. Tous les meubles furent emballés, y compris les livres de papa, et nous partîmes au début de l’automne vers Temuco, la ville où nous allions désormais résider. Nous voyageâmes dans les wagons-lits de l’express de nuit, où mon beau-père avait réservé deux compartiments contigus, confortablement aménagés. L’insolite de la situation, l’excitation du voyage, effacèrent en moi la tristesse d’avoir quitté Santiago et mes amis du Colegio Patria, occultant provisoirement dans mon esprit les images laissées par mon père décédé. La fatigue fut plus forte que la nouveauté de me trouver dans le train et, après avoir tenté inutilement d’apercevoir le paysage à travers la vitre rectangulaire qui était juste à la tête de mon lit, je m’endormis profondément.
Le lendemain
matin maman vint me réveiller et je sautai d’enthousiasme quand j’appris qu’il
restait encore de longues heures de trajet. Un peu plus tard, un valet de
chambre vint restituer au compartiment l’aspect d’un petit salon, intime et
douillet, tandis que ‘papa’ (car ma mère m’obligeait à appeler mon beau-père
ainsi) commandait le petit déjeuner. En buvant mon chocolat chaud dans une
tasse de forme rebondie, croquant une galette au citron et regardant par-delà
les fenêtres les sommets lointains de la cordillère des Andes, j’eus
l’impression que toute tristesse était impossible, que toute incertitude quant
à mon destin était injustifiée. Mon beau-père m’expliquait, presque avec
amabilité, que Temuco était la capitale de La Frontera, la région où vivaient
les indiens Mapuche, derniers survivants des habitants primitifs de l’Araucanie
et dont la férocité et la vaillance légendaires m’avaient été contées plus
d’une fois au Colegio Patria. L’arrivée à Temuco fut d’autant plus décevante
que j’avais imaginé une forteresse imprenable, où je verrais des pièces
d’artillerie98 la
protégeant d’éventuelles attaques d’Indiens, et non la ville pacifique et
moderne qui nous accueillait.
A SUIVRE…..
GOETHE,
Faust I, La Nuit
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne, Trad. Henri
Lichtenberger, p.14)
Philosophie,
Droit, Médecine,
Théologie
aussi, hélas !
J’ai tout
étudié à fond
Avec un
ardent effort,
Et me voici,
pauvre fou,
Pas plus
avancé que naguère ;
Docteur...1
Habe un, ach! Philosophie,
Juristerei und Medizin,
Und leider auch Theologie
Durchaus studiert, mit heissem Bemühn.
Da steh’ich nun, ich armer Tor!
Und bin so klug als wie zuvor;
Heisse Magister, heisse Doktor gar,
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
Note
2
GOETHE, Faust I, Dédicace
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne,
Trad. Henri
Lichtenberger, p.1)
Vous
voici donc à nouveau, formes vacillantes
Ihr naht euch wieder,
schwankende Gestalten,...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 3
GOETHE, Faust I, Dédicace
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne,
Trad. Henri
Lichtenberger, p.1)
Soit, faites comme bon vous semble,
Nun gut, so mögt ihr
walten,...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 4
GURDJIEFF,
Récits de Belzébuth, Chap. 3
(Ed.
Janus, 1956, p.62)
Rappelle-toi :
il vient de dire qu’à des forces
supérieures aux siennes, il ne fallait pas résister.4
http://www.institut-gurdjieff.com/
Note 5
PESSOA,
Faust, Deuxième Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.109)
L’informe prend forme au-dedans de moi5
O informe tomou forma
dentro em mim…
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.66)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note 6
PESSOA,
Faust, Premier Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.68)
… L’ombre de la terrible nuit/ envahit ma pensée
glacée.6
Uma sombra da noite
pavorosa/Invade-me o gelado pensamento
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.33)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note 7
PESSOA
,Faust, Premier Acte
(Christian Bourgois Editeur, 1990,
Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.46)
Entendre un
rire /me met à l’âme de l’amertume-7
Ouvir um riso/Amarga-me a
alma –
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.15)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note
8
LENAU
,Faust, L’Ami de Jeunesse
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne
1971, trad. Jean-Pierre Hammer, p.99)
Tout son
être s’est transformé,
Ce que je n’ose dire à haute voix.
Toute joie l'a quitté.
D’humeur sombre, il ne m’adresse, de longues semaines durant,
Pas une seule parole, à moi, son fidèle ami !»8
Verwandelt ist sein ganzes Wesen,
In jedem Zuge ist zu lesen,
Was ich nicht wage laut zu nennen.
Als wär’ er innerlich zerbrochen,
Wich alle Freude von ihm fort.
Der Finstre spricht oft lange Wochen
Mit mir, dem treuen Freund, kein Wort.
Le Faust et
Le_Don_Juan_de_Lenau_par_Amedee_Lemoine
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note
9
BOULGAKOV,
Le Maître et Marguerite, P I, XIII
(Robert
Laffont, 1968, Trad. Claude Ligny, p.167)
Je n’ai plus
de nom : j’y ai renoncé comme à toutes choses dans la vie.9
У
меня нет
болъше
фамилии, -с
мрачным презрением
ответил
страннъй
гость, -я отказался
от нее, как и
вообще от
всего в
жизни.
(ШКОЛЬНАЯ
БИБЛИОТЕКА-
М.А. Булгаков-
МАСТЕР И
МАРГАРИТА-
МОСКВА
"ЦЕТСКАЯ
ЛИТЕРАТУРА"
2004, p.191)
http://lunch.free.fr/boulgakov.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Boulgakov
Note 10
LENAU,
Faust, L’Ami de Jeunesse
(Coll. Bilingue,
Ed.Aubier-Montaigne 1971, trad. Jean-Pierre Hammer, p.103)
Pour une âme à ce point prisonnière des ténèbres, aucun espoir ne peut fleurir sur terre.10
So umnachtetem Gemüt
Kein Hoffen mehr auf
Erden blüht.
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Le Faust et
Le_Don_Juan_de_Lenau_par_Amedee_Lemoine
Note
11
GURDJIEFF, Récits de Belzébuth, Chap. 1
(Ed.
Janus, 1956, p.10)
la peur
d’être submergé sous le flot de mes propres pensées.11
http://www.institut-gurdjieff.com/
Note 12
PESSOA,
Faust, Premier Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.74)
Ne
perçoit pas l’écoulement de l’existence...
Não sente o esvair da existência...
(Fausto,
Texto estableido por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.37)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note 13
GOETHE ,Faust, Prologue sur le théâtre
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne, Trad. Henri
Lichtenberger, p.5)
Faites-nous
ouïr la Fantaisie avec tous ses chœurs,
Raison, Intelligence,
Sentiment, Passion,
Mais n’oubliez pas, je vous
prie, la Folie.13
Lasst Phantasie mit
allen ihren Chören,
Vernunft, Verstand,
Empfindung, Leidenschaft,
Doch, merkt euch wohl,
nicht ohne Narrheit hören!
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 14
PESSOA
,Faust, Premier Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.35/37)
Ô vous, ondes de l’âme, sombrez en lacs noirs
Ainsi je vois –horreur- l’âme intime,14
Oh ondas d’alma, decai em lago
Enttão eu vejo –horror- a íntima alma,
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.6/7)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa