LA SOCIÉTÉ DES HOMMES CÉLESTES
(UN FAUST LATINO-AMÉRICAIN)
INTERTEXTE
Couverture : Braun-Vega
A Quiet Sunday in Central Park
(Vermeer,
Picasso), 1999
La
Société des Hommes Célestes
Retour Société des Hommes
Célestes
Etape
1 (Les étapes sont des repères ajoutés
pour pallier l’absence de
pagination de l’édition électronique, et
faciliter ainsi la lecture.)
La Société des Hommes Célestes
La
Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
I
La
Société des Hommes Célestes
«Droit, Médecine,
Théologie aussi, hélas !
J’ai tout étudié à fond
Avec un ardent effort,
Et me voici, pauvre fou,
Pas plus avancé que naguère ;
On me nomme Maître,
On me nomme même Docteur...»
GOETHE, Faust I, La Nuit1
Feuilleton
Séquence 1
( La dépression de Faust.)
La Société des Hommes Célestes
PROLOGUE DANS L’ENFER
…Il ne s’est encore rien passé. Néanmoins, je sais
que de nouveau je serai assailli par les Formes
Vacillantes.2 Soit, qu’elles fassent
comme bon leur semble !3 Je sais
très bien qu’à des forces supérieures il ne faut pas résister.4 Elles me harcèlent sournoisement, s’insinuant
les unes après les autres comme des ombres sans contours. L’informe prend forme au-dedans de moi5
et les ombres de la terrible Nuit envahissent ma pensée glacée.6
Je voudrais comprendre ce qui
provoque l’apparition de ces ombres, ce qui obscurcit la lumière dans mon
esprit. Quelquefois, je pense qu’il s’agit du rire, car entendre un rire me met à l’âme de l’amertume.7 Ou bien, je suppose que
c’est ma parole qui s’éteint dans le silence, puisque je ne parle presque plus.
Wagner, l’Interne chargé de me surveiller, m’a dit ce matin d’une voix ironique
: «Mon Dieu, Docteur Faust ! Tout votre
être s’est transformé ! On peut lire sur chacun de vos traits ce que je n’ose
dire à haute voix. Toute joie vous a quitté, comme si vous étiez brisé
intérieurement. D’humeur sombre, vous ne m’adressez, depuis de longues
semaines, pas une seule parole, à moi, votre fidèle ami !»8 Je n’ai point répondu. Je n’ai plus de nom : j’y ai renoncé comme
j’ai renoncé à toutes choses dans la vie.9 J’ignorai donc l’insolente familiarité de Wagner qui, vexé,
nota quelques chiffres concernant ma courbe pondérale, avant de se retirer en
murmurant : «Pour une âme à ce point prisonnière des ténèbres, aucun espoir ne peut
plus fleurir sur terre.»10 Alors,
dans le secret de ma solitude, écartant
la panique d’être submergé sous les flots de mes propres pensées,11 je reconsidère ma situation.
Je suis enfermé dans un hôpital psychiatrique depuis deux ou trois
semaines. En tout cas, c’est ce que j’ai réussi à déchiffrer en parcourant
furtivement mon «histoire clinique», sorte de dossier où le Docteur M. consigne
ses impressions médicales. Cet homme, si bien organisé, si bien situé à
l’intérieur d’un univers qui n’est pas le mien, ne sait rien de moi. Il s’imagine
que je possède une mémoire active et, bien que je perçoive confusément l’écoulement du temps,12 il
m’encourage à écrire mes souvenirs avec l’espoir de mieux me connaître. «Faites-moi entendre –me dit-il– votre fantaisie avec tous ses chœurs :
raison, intelligence, sentiment, passion. Mais n’oubliez pas, je vous prie,
votre folie.»13 J’accède avec ruse à sa demande et lui laisse croire que
j’écris pour dénoncer une femme, une secte maléfique, une civilisation néfaste
et oppressive. J’accepte même qu’il jubile quand il croit découvrir quelque
chose qui ressemble à un Journal, ou qui prend l’apparence d’une autobiographie
ou –Belzébuth m’en garde !– d’un roman.
Des ondes
de mon âme intime,14 je ne
connais que les plus répétitives. Tôt le matin les Formes Vacillantes ne sont
pas encore là, ni les Voix qui, en tissant dans l’épaisseur de mon cerveau des
filets sonores, me font soupçonner le soir que je suis devenu fou. Peu à peu,
comme les vagues soulevées par le vent au milieu de l’océan, des images
surgissent dans mon espace mental, des vagues
qui me poussent, m’affolent, occupent le vide douloureux de mon être. Incapable
de penser, je sens tout juste un déferlement d’émotions et de confusions
confuses, une explosion de tendances, désirs, anxiétés, rêves exagérément
douloureux.15
Hélas, dans ce jeu atroce, je suis
chacune des vagues et chaque particule de leur écume et aussi l’infinitude du
vent. Porté par cet élan dérisoire d’appeler ‘Je’ chaque facette de mon
devenir, je crains de me perdre pour toujours dans le labyrinthe de moi-même.16 Mais je
nomme ‘Je’ ma peur, et ce mot la fait disparaître comme une vague au milieu des
vagues. J’existe amarré à ce pronom
mensonger : ‘Je’, triste simulacre d’un Moi inconnu.
Le Docteur M. ne commente mes
écrits qu’en ma présence. Cela fait partie de notre pacte. Bien sûr, je le
soupçonne d’appartenir à la Secte et je suis terrorisé à l’idée qu’il me lise.
Cependant, je contiens mon effroi. Sinon, comment pourrais-je atteindre mon but
si ce que j’écris n’est un signe pour personne ? Le Docteur m’a dit, triomphant
: «Vous devez tenir compte de celui pour
qui vous écrivez.17 Eh bien ! Faites donc usage de vos dons, et
poursuivez votre œuvre de romancier comme on poursuit une aventure amoureuse.
On s’approche par hasard, on s’émeut, on demeure, et peu à peu on se trouve
pris ; le bonheur croît mais bientôt se dresse la menace ; on est ravi, mais
voici que surgit la douleur ; et sans qu’on y ait pris garde, voilà un roman
tout construit !»18
Moi,
écrivailleur de romans ? Assez ! J’en ai
assez lu de ces tortures !19 Aussi dois-je maintenant
–j’y suis même tenu par principe– écrire autrement que ne le ferait n’importe
quel écrivain.20
Mes soupçons sur l’appartenance du
Docteur M. à la Secte (n’est-il pas l’Homme de Tous les Soleils, chargé de
m’exécuter ?) m’obligent à considérer cet endroit non comme un refuge mais
comme un laboratório21, où je
peux, entre autres expérimentations d’alchimie scripturaire, étudier la
composition de mes aliments pour éviter d’être empoisonné. Chaque fois que je
lui en parle, il me répond en riant : «Drôle
de délire !22 C’est uniquement votre imagination qui vous tourmente.»
D’après lui, je souffre de l’un de ces maux décrits
dans les livres de psychiatrie et ma maladie ne correspondrait qu’à un tableau
clinique banal, facilement identifiable. Mon retranchement dans le silence et
ma tendance à rester dans une attitude figée ne seraient que le symptômes d’un
trouble psychique bien connu. Il range ma description des Formes Vacillantes et
mon intention de dénoncer la Société des Hommes Célestes, sous la dénomination
infamante de ‘Troubles du Contenu de la Pensée’. «Vous êtes malade à force de penser !»23 s’écrie-t-il. Moi –avec le dédain et le désenchantement du
Poète-, je lui rétorque : «A quoi bon
penser, s’il faut de notre entendement arrêter le court envol ?»24
En dépit de sa prétendue science,
le Docteur M. ne comprend pas l’origine de mes angoisses. Il croit, le pauvre
Diable, que ma conduite est engendrée par la soif d’une Connaissance Totale,
d’un appétit démesuré de Savoir Absolu. «Après avoir navigué sur les eaux de la
Philosophie et du Droit, de la Médecine et de la Théologie, votre entendement a
fini par échouer sur les récifs de l’ésotérisme», affirme-t-il,
insupportablement sûr de lui.
Ceci ne diffère pas trop,
d’ailleurs, de ce que pensait le Docteur K., sorte de geôlier qui s’occupait de
moi à New York et dont la technique funeste consistait à s’appuyer sur une
théorie préétablie, avec laquelle il tentait piteusement d’expliquer mes actes.
En réalité, il ne comprenait même pas ma peur d’être assassiné dans la rue,
crainte qu’il classait sous l’étiquette ‘Délire de Persécution’. Et pourtant,
malgré mes appréhensions, je sortais tous les jours de ma cache pour me
promener à Central Park, attentif à quelque chose qui m’absorbait avec une
forte intensité. Peut-être était-ce la fausse grandeur du pouvoir humain ou
l’inconsistance de la multitude au milieu de laquelle, entre ses rangs humiliés, je vivais de sublimes vacuités, de joies
sans couleurs.25
Parfois, j’osais prendre le Métro
afin d’observer la violence souterraine de la Cité. Je voyageais sans aucune
destination précise, à l’intérieur d’assourdissants reptiles de métal bondés de
passagers anonymes que jamais je ne reverrais. Mes tentatives pour les arrêter
et leur demander qui ils étaient, où ils allaient et d’où ils venaient,
restaient vaines. Ils me regardaient avec des yeux courroucés, persuadés
d’avoir affaire à un fou et, s’écartant brusquement, ils continuaient leurs
itinéraires absurdes m’abandonnant à
l’horreur d’une existence incomprise.26 Je me sentais alors comme un étranger sans but et
sans patrie, tandis que pris de vertige et titubant, j’avançais au milieu des
tourments, avec d’un côté le sombre abîme de mon âme, et de l’autre la paroi
rocheuse de ce monde sans issue.27
Bientôt il me fut impossible de
rester calme. Des forces irrésistibles m’attiraient comme des aimants manipulés
par le Malin. Un jour, dans un grand magasin, je me précipitai sur les lampes et tout ce fourbi aux formes
alambiquées, les fracassai en mille morceaux et envoyai tout au Diable.28 Le
Docteur K. interpréta cet acte comme une tentative enfantine pour effrayer les
gens, quand en vérité je voulais uniquement les prévenir de la présence, pour
eux invisible, de la Force Maligne émise par le Maître Fondateur. N’avait-il
pas été –lui et son commerce satanique– le promoteur de ma rupture avec
Margaret ?
Trahi par mon aimée, je m’étais senti soudainement nu et exilé
parmi des choses étranges,29 découvrant
derrière le mirage du plaisir, tout l’appétit d’une industrie. Le sexe n’était
plus amour, mais l’appât de démons qui tentaient de séduire mon Attention,
affaiblissant en moi la seule force capable de m’aider dans ma lutte contre le
Mauvais. Inéluctablement, le Grand Soupçon apparut en moi. Tout devint bruits
de monnaie, abus des corps, écrasement des âmes. Désespéré, je cherchai ma
délivrance au moyen de puissantes drogues psychédéliques et j’allai sans trembler vers cette sombre
caverne où l’imagination se condamne à des tourments qu’elle s’inflige
elle-même.30 Epées, poison, cordes et acier envenimé, se présentèrent
à mes yeux pour que je me suicide.31 Las ! Au
bout d’une fuite honteuse, je m’arrêtai
et me penchai au bord de moi-même,32 me refusant
d’accomplir la grave et suprême démarche.33
Oui : je
confirme que ma Nuit s’approche, qu’un soleil se couche à l’horizon de mon âme.
Il me semble que ce soleil est ma conscience, l’astre des forces et des certitudes qui après avoir atteint le plus
haut de sa course, décline et disparaît34 laissant
sur son passage une rangée d’ombres et de voix imprécises. C’est avec chacune
de ces voix sans lumière que je dois m’affronter jour après jour. Une à une je
tente de les neutraliser en inscrivant leur trajectoire sur ces feuillets que
je voudrais ensuite cacher, car au fond je
ne veux pas que l’on devine ce que je ressens.35
Le Docteur M. ne les commente pas
toujours, sans doute parce que mon écriture est un peu pauvre, un peu sèche. Il
ne sait pas qu’elle est le résultat d’une bataille implacable entre ma volonté
et les reproches de mon penser. Ces feuillets reflètent mon exacte validité.
Ils sont ce que je suis. Ce qui me reste dans ce chemin vers un point qui m’est
à la fois connu et inconnu : ma propre mort, ma disparition dans le Néant…
(Fin de séquence I)
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
Feuilleton
Séquence 2
( Le Délire / Le Pacte avec le Diable.)
La Société des Hommes Célestes
SEQUENCE II
JOURNAL
(Hôtel-Dieu)
Octobre
Le Docteur M. a terminé de lire
mes notes hier, mais il ne fit aucun commentaire, se limitant à me demander si
ma nouvelle chambre me convenait. J’ai quitté le service des soins intensifs et
maintenant j’habite dans cette pièce aux murs clairs, avec des portes-fenêtres
protégées par un grillage aux larges mailles qui descend jusqu’au sol.36 Derrière la grille, autour
d’une fontaine en pierres roses, on distingue quelques orangers qui s’élèvent
d’une cour pavée. Au-delà, et comme signalée par le fin jet d’eau qui joue en
haut d’une vasque, s’étend la pelouse douce et bien entretenue du parc de
l’hôpital.
Outre les meubles et les objets
qui appartiennent à l’Hôtel-Dieu, j’ai avec moi plusieurs versions de Faust. J’aurais voulu avoir d’autres
livres, mais le Docteur s’y opposa : «En principe vous êtes ici afin de
retrouver votre équilibre mental et non pour vous occuper de littérature. Si
vous avez besoin d’un livre ou d’un roman, vous pouvez vous rendre à la
bibliothèque de notre établissement. Grâce aux dons des romanciers qui ont été
soignés ici, elle est assez complète», ajouta-t-il, avec un sourire
méphistophélique qui ne m’impressionna point.
Près du lit, à côté de la table de
nuit ornée d’un sablier que j’ai amené avec mes affaires, se trouve le bureau
sur lequel j’écris. J’essaie de reproduire avec précision mes dialogues avec le
Docteur M., tout en sachant que je cours le risque de donner à mon Journal
l’apparence d’un roman. Observateur et malin, il m’a dit : «Je vois que le
sablier est en place et que le sable a déjà commencé de s’écouler».37 Puis, devant mon silence obstiné, il tenta de me séduire :
«Je ne suis pas un spécialiste connu, mais si vous désirez explorer votre vie
avec moi, je consens, volontiers, à vous assister...»38 Je répondis évasivement à ses propositions. Je sais que je
ne peux me confier à personne, surtout pas à quelqu’un qui pourrait être
Méphistophélès lui-même !
Le Docteur M. (un démon de
quarante-cinq ans environ, rasé comme un acteur, le regard avenant quoique
extrêmement perçant, et des manières courtoises)39 me rend visite presque tous les matins, quelquefois
accompagné par Wagner, l’Interne responsable du contrôle de ma tension
artérielle et de mon poids. Depuis que je suis hospitalisé, j’ai récupéré trois
des vingt kilos perdus dans ma lutte contre les Hommes Célestes.
–Avez-vous bien dormi cette nuit
?– me demanda le Docteur au début de notre conversation quotidienne, tandis
qu’il s’asseyait dans un fauteuil et allumait une cigarette.
–Mieux que d’autres fois. J’ai été
uniquement importuné par un Homme de Toutes les Planètes qui m’a parlé par
radio jusqu’à minuit. Je n’ai pas voulu répondre à ses insinuations
malveillantes. Dès qu’il eut disparu, je me suis endormi sans difficultés.
–J’ignorais que vous aviez un
poste de radio parmi vos effets personnels– dit le Docteur, d’un ton contrarié.
–Peut-être faudrait-il que l’infirmière de garde le récupère avant dix heures
du soir. Ainsi votre repos ne sera plus perturbé. J’ai parcouru vos notes
–poursuivit-il, brandissant la liasse de feuilles que l’on m’avait confisquée à
mon arrivée à l’hôpital– et je vous avoue que certains passages sont
difficilement compréhensibles. Vos références à la Société des Hommes Célestes
sont aussi vagues que contradictoires.
–Il m’est impossible d’être plus
explicite sur une Société dont la dénonciation peut me coûter la vie–
affirmai-je. –La Secte est implacable. Une grande partie de ses membres,
surtout les plus jeunes, ignorent les intentions diaboliques des Cercles
Supérieurs. Ceux-ci se réunissent secrètement dans plusieurs grandes villes des
Etats-Unis pour parfaire leurs plans de domination du monde. Mais les jeunes ne
le savent pas et, croyant conquérir l’Immortalité, ils avancent vers leur
propre destruction et vers la ruine de la civilisation humaine.
–Quel est le rôle de votre amie
Margaret dans tout ceci ?
–Elle fut envoyée au Chili avec la
mission de m’introduire dans la Secte. Quelqu’un avait informé les Chefs
Suprêmes de mes quêtes intertextuelles, recherches qui mettent en cause non
seulement l’Edition Céleste, où la Secte a de puissants intérêts, mais aussi le
sous-développement spirituel des romanciers, pitoyablement asservis par leur
entourage. Inquiets de mes découvertes, les Chefs Suprêmes décidèrent
d’utiliser Margaret afin de préparer ma soumission à la Secte ou, dans le cas contraire,
mon anéantissement. Et ils choisirent bien. Margaret est effectivement belle et
intelligente.40 C’est une femme très séduisante.
–Comment entra-t-elle en contact
avec vous ? Qui vous l’a présentée ?– continua de m’interroger le Docteur M.
–Personne–
répondis-je. –Elle s’est installée dans un appartement adjacent au mien, dans
des conditions assez étranges. J’habitais alors dans le centre de Santiago,
face au parc Gran Bretaña, non loin du fleuve Mapocho. L’un de mes voisins, un
Noir américain, disparut le jour même où Margaret atterrit au Chili. A coup
sûr, cet homme était chargé de me surveiller. Après avoir réuni les
renseignements nécessaires sur mes activités visibles, il informa les Cercles
Supérieurs. Ceux-ci envoyèrent aussitôt un agent pour passer à la phase
suivante : espionner l’évolution de ma pensée intime. Telle fut la mission de
Margaret. En la rencontrant dans l’escalier de mon immeuble, je tombai
éperdument amoureux d’elle et je n’eus de cesse de la faire mienne. Alors, ma
déchéance commença et j’empruntai le chemin de mon malheur…
–Pourquoi ce silence ?
–Mes pensées me ramènent très loin
en arrière, dans mon passé.41 Le souvenir de Margaret me produit une grande souffrance,
une douleur extrême. Si je souffre d’une maladie, Docteur, c’est du mal
d’amour. Aucun psychiatre ne veut l’accepter, mais de tous les maux de
l’esprit, le mal d’amour est le plus douloureux. C’est comme si Margaret était
morte. Sauf que son cadavre continue à vivre, faisant des ravages. Du moins
dans ma mémoire et dans mon imagination.
–Vous avez raison– convint le
Docteur M. –Le mal d’amour est très pénible, d’autant plus qu’il est souvent le
résultat d’un traumatisme émotionnel violent. Et comme tout traumatisme
important –soit organique, soit psychique– il est intensément douloureux,
surtout dans sa phase aiguë. Or, quand il est rebelle et prolongé, c’est le
symptôme d’une maladie plus grave, qui affecte toute la personnalité. Je crois
que c’est votre cas, je ne vous le cache pas. Toutefois, nous savons aussi que
la personne victime du mal d’amour obtient de sa souffrance au moins un
bénéfice : une plus grande conscience d’elle-même et du processus de la vie.
Cela est dû au fait que toute rupture grave rend l’écoulement du temps
–d’habitude imperceptible– subitement conscient. C’est sur cette nouvelle donne de sa conscience que le malade
d’amour peut s’appuyer pour guérir et atteindre un niveau existentiel
supérieur.
–Certes– approuvai-je. –Mon esprit
est beaucoup plus sensible à cause de sa blessure. Mais parler de Margaret
réactive et exacerbe ma peine, parce que chaque pensée, chaque émotion qui me
traverse, rencontre aussitôt son image, comme un aimant. Voilà pourquoi je préfère
ne pas parler d’elle. Tout se mélange dans ma tête. Je me sens très fatigué…
–Alors, n’hésitez pas à vous
servir de votre Journal. Utilisez-le comme un fil conducteur dans nos
conversations. Lisez-le-moi quand vous le jugerez nécessaire. Il me sera plus
facile de vous comprendre et vous vous fatiguerez moins. De toute façon, si ça
ne va pas aujourd’hui, ça ira demain.42 Engagez-vous ! Vous verrez rapidement, avec plaisir, mon
savoir-faire.43 Grâce aux
mesures thérapeutiques que j’ai prises dans votre cas, vous commencerez à
ressentir très vite un soulagement profond… Pour le moment, je vous recommande
de vous reposer. Assez pour aujourd’hui…-44 conclut-il soudainement, en écrasant sa cigarette et en s’en
allant dans un nuage de fumée.
Une crise d’angoisse me saisit
après la sieste obligatoire de l’après-midi. Je me dirigeai vers la salle de
bain pour me regarder dans le miroir : mon visage avait sa pâleur habituelle,
mais une large blessure traversait mon cuir chevelu. Je pris l’interphone et
priai qu’on m’envoyât d’urgence l’Interne.
–Que se passe-t-il ?– demanda
Wagner, de mauvaise humeur, étouffant un bâillement au moment d’entrer dans la
pièce.
–Désolé de vous réveiller, mais je
suis blessé– dis-je, en lui montrant ma tête.
–Je ne dormais pas– mentit Wagner.
–Et je ne sais pas de quelle blessure vous me parlez. Elle n’est pas signalée
dans les rapports du Docteur M. Je ne vois rien d’autre que des cheveux noirs.
C’est chez vous, sans doute, une illusion d’optique.45
–C’est ce que vous croyez. Les
Hommes Célestes peuvent causer des lésions invisibles pour les gens ordinaires.
–Je comprends. Dans ce cas, afin
d’éviter une hémorragie, il faudra que je suture cette blessure invisible.
–O Tod ! –m’exclamai-je–. Ich kenn’s
das ist mein Famulus–
Es wird mein schönstes Glück zunichte !
Dass diese Fülle der Gesichte
Der trockne Schleicher stören muss !46
–ça
ne va pas ? Qu’est-ce que c’est que ce jargon ?
–Je citais Goethe,47 Interne. Mais à quoi bon
jeter des perles aux pourceaux ?
–Très cher et très estimé Docteur
Faust– répliqua Wagner, de plus en plus agacé. –Depuis que j’ai le plaisir de
vous connaître, je suis convaincu que vous êtes un homme très instruit et très
cultivé.48 Mais il
n’est pas nécessaire de me le rappeler à chaque instant. Maintenant il faudrait
vous calmer. L’infirmière va vous apporter un sédatif. Et je vous prierais de ne
pas m’appeler sans motif sérieux. Au revoir !
Peu avant vingt heures, la
diététicienne, une femme de forte corpulence, entra dans la chambre précédant
le chariot de cuisine.
–Comment se porte notre petit
malade, le romancier ?– me demanda-t-elle. –Avez-vous repris du poids ?
–Pas autant que vous. Et je vous
rappelle que je ne suis pas romancier. Je ne suis pas malade. Et je n’ai pas
envie de parler. Tous ces appareils de sorcellerie me répugnent– protestai-je,
en indiquant les grosses marmites fumantes sur le chariot. –On prétend que je
trouverai la guérison dans cet amas d’extravagances ? Ai-je à demander conseil
à une vieille femme ? Et votre cuisine malpropre va-t-elle ôter trente années
de mes épaules ?49
Le sourire disparut des lèvres de
la diététicienne. Elle donna l’ordre à l’auxiliaire de laisser le plateau sur
la table et sortit de ma chambre sans prendre congé. De nouveau seul,
j’examinai un à un tous les plats. J’ai besoin de comprendre pourquoi les commodités
dont je profite aujourd’hui me sont personnellement données et à quelles
obligations cela m’entraîne.50 Je ne
dois oublier à aucun moment que les Cercles Supérieurs peuvent introduire l’un
de leurs agents dans le personnel de la cuisine pour empoisonner ma nourriture.
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
Octobre
Le Docteur M. arriva ce matin à
neuf heures. Après les questions de routine au sujet de mon état, nous parlâmes
de mon manuscrit.
–La ville que vous décrivez dans
vos notes est New York, n’est-ce pas ?– dit-il, en jetant un coup d’œil sur la
carte de Manhattan que j’ai épinglée au mur.
–Oui. Il s’agit bien de New York.
C’est une ville qui me touche beaucoup.
–Que faisiez-vous là-bas ?
–Ce fut l’un des derniers
déplacements que j’entrepris commandité par la Secte– répondis-je en
feuilletant mes notes. –La section chilienne m’avait envoyé aux Etats-Unis muni
d’une lettre de recommandation pour un ‘mister’ de la ville. Dès mon arrivée,
je me rendis chez ce ‘mister’51, un Homme de Tous les Soleils qui avait été informé à
l’avance non seulement de mon arrivée, mais aussi de chaque détail concernant
ma vie. Il me reçut froidement dans son luxueux bureau de Park Avenue et me
communiqua que, selon ses informations, j’étais presque un Homme de Toutes les Planètes, fait rare s’agissant d’un
Latino-américain, issu de races, d’après lui, encore primitives. Ensuite, il me
confia ses inquiétudes sur les écoles fondées par la Société des Hommes
Célestes en Amérique Latine. «Les gens de votre pays étudient et travaillent
peu et les objectifs fixés par notre Fondateur sont loin d’être atteints», se
lamenta-t-il. Je me lançai alors dans de longues et confuses explications sur
l’origine de nos difficultés, mais il n’accorda aucune importance à mes
arguments. «Je vois que vous êtes encore perdu dans d’absurdes rêveries»,
m’arrêta-t-il. «Nonobstant, nous avons besoin d’hommes comme vous. C’est pour
cela que nous vous avons invité à New York. Demain vous serez reçu par les
Cercles Supérieurs, afin que nous puissions établir votre position exacte dans
le Rayon de Création. Si votre Evolution Cosmique ne s’est pas arrêtée, nous
vous autoriserons à voyager à travers les Etats-Unis. Cela vous permettra
d’admirer les activités exemplaires des Classes Evoluées de notre Société…» Une
invitation comme celle-là, Docteur, était un grand privilège. Bien des membres
de la Secte arrivent au terme de leur vie terricole sans avoir eu l’opportunité
d’échanger une seule parole avec les Chefs Suprêmes.
–Apparemment, vous étiez l’un de
leurs Elus…
–Exactement. C’est du moins ce que
je pensais avant d’effectuer ma tournée à travers les grandes villes
américaines. Mais l’observation des Classes Evoluées de leur Société finit par
confirmer mes doutes. Je ne vous décrirai pas les détails de ce que j’eus sous
les yeux, tant leur laideur et leur ineptie me furent désagréables. En
substance, je découvris une multitude d’hommes et de femmes émotionnellement et
intellectuellement dévastés, des êtres dépourvus de toute originalité et même
de toute sympathie. Ils travaillaient et étudiaient comme des automates,
laissant transparaître la peur maladive d’être pris en faute par les Chefs
Supérieurs. On ne se saluait pas, personne ne souriait, chacun parlait à voix
basse quand il leur était permis d’ouvrir la bouche. Et les membres les plus
anciens se complaisaient à traiter les nouveaux avec un dédain insupportable.
Ce fut alors, après cette révélation de la véritable nature de la Société des
Hommes Célestes, société qu’on m’avait décrite comme la plus avancée de la
Terre, que je décidai de retourner secrètement à New York dans l’espoir de
sauver Margaret.
–Je croyais qu’elle était à
Santiago– s’étonna le Docteur M.
–Non.
Margaret était rentrée aux Etats-Unis bien avant ma venue. C’est elle qui avait
persuadé les Cercles Supérieurs de m’inviter dans leur pays. Bref, dès mon
retour à New York, je lui téléphonai pour lui demander de venir à mon hôtel.
Elle arriva une heure après, vêtue et maquillée comme une call-girl de luxe.
Repoussant mes baisers, elle me somma de lui raconter ce que j’avais vu et,
surtout, de lui expliquer pourquoi j’avais interrompu ma tournée. Je lui
confiai rapidement mes impressions, puis lui proposai de m’épouser pour ensuite
nous enfuir à Paris. Méprisante, Margaret m’annonça qu’elle appartenait
maintenant à son Chef Suprême, l’homme qui m’avait reçu à Park Avenue et dont
elle était devenue la maîtresse.
–Vous auriez pu vous en douter !
–Bien sûr. Malheureusement,
j’étais trop amoureux, trop naïf. Malgré le choc que me causa l’aveu de son
infidélité, je la pris dans mes bras. Elle se laissa posséder sans se débattre,
puis me rejeta brusquement et s’échappa en me faisant sentir son dédain et son
dégoût. Stupéfait par un mépris et une trahison que je croyais impossibles, je
m’effondrai intérieurement. A partir de cet instant mes pensées, mes émotions
et mes désirs allaient se mélanger dans un cercle vicieux dont le centre serait
toujours le même : elle, mon amour perdu. Autour de moi tout continuait comme
auparavant, mais désormais il y avait entre le réel et moi un voile qu’aucune
idée ne pouvait éclaircir.52 Je ne pouvais plus entrer en contact direct avec le monde,
car la matérialité de ma douleur m’en séparait. Mon désespoir était profond,
mon existence vide de tout sens, de toute saveur, hormis l’amertume. Et,
puisqu’en d’autres occasions les drogues m’avaient procuré quelque soulagement,
je tentai de mettre fin à mon désarroi en ingérant un hallucinogène.
–Dangereuse idée, surtout dans
votre situation ! De quelle substance s’agissait-il ?
–De quelques pilules d’acide
lysergique. Sous l’effet de cette drogue mon cerveau engendra un univers de
vaines fantaisies,53
auxquelles je m’abandonnai sans résistance. C’est alors que Margaret téléphona
pour s’excuser et me proposer de faire de nouveau l’amour… si j’acceptais de me
présenter devant les Cercles Supérieurs. Je coupai la communication et quittai
furtivement l’hôtel. Je marchai dans les rues supportant le froid et la terreur
qui, désormais, m’accompagnait partout me mettant dans un état de véritable
frénésie. Je ne savais où aller.54 Les piétons
m’observaient d’un œil sarcastique, vociférant des insultes entrecoupées de
ricanements. En les entendant rire je croyais entendre un démon hideux qui se
moquait de moi. Et en les voyant tous comme des marionnettes inconscientes du
Fondateur obscur, je pris toute cette humanité en haine.55 Soudain, attiré par des étalages, je ne pus me retenir
d’entrer dans un magasin.56 Là,
répondant aux vibrations qui émanaient des objets, je commençai à les détruire.
Plusieurs employés se précipitèrent sur moi pour m’immobiliser. Le gérant,
furieux, appela la police. J’essayai d’expliquer que j’étais victime d’une
Force Maléfique incontrôlable, mais cela n’empêcha pas les policiers de
m’amener au Bellevue Hospital, persuadés qu’ils avaient affaire à un fou… Vous
connaissez la suite de mon histoire…
–Je ne possède que le rapport
envoyé par les médecins qui vous soignèrent à New York. J’aimerais connaître
vos propres impressions.
–Je fus reçu par un homme en blouse
blanche,57 le
Docteur K., comme je crois vous l’avoir déjà dit. D’un geste adroit, qui devait
lui être habituel, il ôta ses lunettes, puis, relevant le pan de sa blouse,
essuya les verres et rangea ses lunettes dans la poche arrière de son pantalon.58 Il prit
quelques notes et ordonna mon hospitalisation immédiate dans le service de
psychiatrie. «Quel abus ! Je vais porter plainte contre vous tous !»
m’écriai-je. «Et de quoi voulez-vous vous plaindre ?» se moqua-t-il. «De ce
qu’on m’a empoigné, moi, un homme normal, pour me traîner de force dans une
maison de fous !» protestai-je. «Et pourquoi, en somme, vous a-t-on emmené chez
nous ?», me demanda-t-il encore.59 Je lui précisai que
j’avais besoin de protection pour ne pas être victime d’un criminel payé par la
Société des Hommes Célestes, mais certainement pas d’une hospitalisation sans
objet. Indifférent à mes protestations, le Docteur K. maintint ses ordres,
prétextant que mon état physique était déplorable. «Allons, vous ne vous sentez
pas bien, restez chez nous»,60 tenta-t-il de me convaincre. Deux infirmiers vinrent me chercher.
En entendant ce que leur disait le Docteur K., je conclus que mes péripéties
lui paraissaient parfaitement ordinaires, comme si rencontrer un homme
poursuivi par la Secte avait été une affaire habituelle. Les infirmiers, me
regardant d’un air narquois et blasé, me conduisirent dans une salle immense,
remplie de psychotiques. Par chance, je réussis à me sauver et à recouvrer ma
liberté. Hélas !, ma fuite fut de courte durée. La police me retrouva à
Greenwich Village et me ramena de force à l’hôpital. Cette fois le Docteur K.
me reçut en présence d’un diplomate et tous deux se mirent d’accord sur ma
destinée : je devais subir une série d’électrochocs et, ensuite, si mon état le
permettait, je serais envoyé en France, où ma famille paternelle se disait prête
à m’accueillir. Aussitôt, sans que l’on ait demandé mon avis, je fus interné
dans le pavillon d’électrothérapie…
–Je crois que l’on vous a
administré cette thérapie parce que vous n’étiez pas très coopératif– souligna
le Docteur M. –C’est du moins ce que je lis dans le rapport du Bellevue
Hospital. Pour ma part, et je vous dis ceci afin de vous rassurer, je ne suis
pas partisan de l’électrothérapie, quoique certains médecins pensent que c’est
une bonne technique pour sortir un malade de son enfermement ou quand son
comportement devient incompréhensible.
–De quelle compréhension
parlent-ils ?– répliquai-je. –Dès que je leur ai dit que j’étais poursuivi par
un assassin, ils cessèrent de m’interroger. Ils agissaient comme s’ils
connaissaient chaque aspect de ma vie, bien que personne ne me posât la moindre
question. D’abord on me prend pour un fou, puis personne ne veut m’écouter !61
–Essayez d’être indulgent. Dans
ces conditions, il était tout à fait naturel qu’on vous ait pris pour un fou.62 De plus, ils ne pouvaient pas s’occuper uniquement de vous.
On soigne des milliers de malades au Bellevue Hospital.
–Je ne sais pas si on peut appeler
cela des ‘soins’, Docteur. J’avais entendu parler des souffrances provoquées
par les électrochocs, mais jamais je n’aurais pu imaginer une torture aussi
atroce. En plus de la souffrance physique, ma mémoire fut gravement perturbée
et mon âme réduite en lambeaux.
–Tout cela est terminé– m’assura
le Docteur M. –Dans notre hôpital vous ne courez aucun risque, parce que nous
avons banni ce type de techniques… Ici nous vous aiderons… Peu à peu vous vous
sentirez soulagé… Ici, c’est le calme, la paix… Nous vous aiderons…-63
insista-t-il, tout en se levant
pour prendre congé.
(Fin
étape 1)
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
Octobre
Samedi ou dimanche ? Toujours
est-il qu’aujourd’hui le Docteur M. n’est pas venu me voir. Il s’est excusé par
l’intermédiaire de l’Interne. «Si vous voulez, vous pouvez bavarder avec moi»,
me dit Wagner, en prenant un air doctoral. «Moi aussi je suis médecin et mes
traitements se sont avérés souvent efficaces.64 Discutant
de votre cas avec le Docteur M., je suis arrivé à la conclusion personnelle que
vous ne souffrez pas de mal d’amour, ni de paranoïa, mais bien d’une psychose
maniaco-dépressive, comme tout Faust digne de ce nom.» Je ne répondis point à
ses impertinences, m’appliquant à ordonner mes notes jusqu’à ce que, dépité,
l’Interne quittât la chambre.
En vérité, je me rends compte que
je suis malade, mais je sais que cela n’a rien à voir avec la folie que l’on
m’attribue. Je souffre de malaises physiques engendrés par la Force Maléfique
et aussi d’une certaine fragilité nerveuse : je dors mal, je m’irrite
facilement, il m’est difficile de me concentrer sur ce que je pense et ce que
je fais. Apparemment ce qui a trompé mes médecins, c’est la présence de voix
dans mon cerveau, voix pour eux inaudibles. Comment leur prouver que les Hommes
Célestes ont le pouvoir de se faire entendre par les personnes qu’ils ont
eux-mêmes choisies ? Le Maître
Fondateur ne communiquait-il pas avec ses Disciples Favoris par télépathie ?
Les médecins semblent être sur un autre niveau de perception que le mien et,
naturellement, nous percevons les choses de manières différentes. Quels moyens
ai-je de savoir avec précision ce que le Docteur M. ressent quand il est avec
moi ? Ma seule certitude, c’est que nous ne sommes pas identiques. Moi, je
possède dans le sang l’énigme de l’univers et une peur que ne connaissent pas
les autres. Quelques-uns, peut-être, mais pas aussi profondément. A moi,
seulement, il a été donné de toujours sentir.65 Voilà pourquoi je n’aime pas être ‘soigné’ : Mein Sinn ist mächtig ! Ma Raison est
puissante ! Autrement je serais méprisable comme tous les autres.66 Oui : au
risque de paraître fastidieux, je veux m’affirmer moi-même et me montrer
intraitable, me suffire à moi-même et rester inébranlable. N’être le serf ni le
vassal de personne et poursuivre ma route vers les profondeurs de mon être.67
Octobre
–J’aimerais que nous parlions un
peu plus de la Secte– dit le Docteur M., en entamant notre conversation
d’aujourd’hui. –Vous ne m’avez pas encore décrit avec clarté le chemin de votre
intégration.
–Tout a commencé à Santiago, où
Margaret avait pris rendez-vous avec le Maître Visiteur, chargé de contrôler
l’Enseignement Céleste en Amérique Latine– me décidai-je à raconter. –Poussé
par elle, je me rendis à l’hôtel où il était descendu. Le Maître Visiteur
n’avait rien d’un chef spirituel, entre lui et un représentant de commerce il
n’y avait aucune différence notoire. Il m’invita à prendre un armagnac à la
terrasse de l’hôtel et là, emmitouflé dans un long manteau noir, il me parla
succinctement des principes et des objectifs de l’Enseignement. «L’un de nos
postulats fondamentaux –m’expliqua-t-il– considère que l’homme est une machine
comparable à un appareil mécanique ou électrique, sauf que c’est une machine
beaucoup plus compliquée, dilapidatrice et inefficace». Je me souvins alors que
Margaret m’avait confié que l’objectif dernier de l’Enseignement était
l’Immortalité. «Effectivement, vaincre la barrière de la mort est notre
objectif ultime –confirma-t-il–. Or, pour que cela soit possible, l’homme doit
auparavant réaliser son Eveil. C’est à ce moment-là que se forme en lui un
premier Corps Céleste, la première structure capable de résister à son
anéantissement organique. Ce Corps Céleste est imparfait, encore soumis à une
infinité de lois cosmiques. De nouveaux et pénibles efforts sont nécessaires au
développement d’autres Corps successifs, chaque fois plus parfaits, pour
arriver enfin à la formation de celui dont les caractéristiques, en plus de
l’Immortalité, seront l’Immuabilité, l’Unité et la Vérité. Voilà la finalité de
l’Enseignement. En ce qui vous concerne, vous vivez et travaillez sur le niveau
de la Terre, soumis au pouvoir des 48 lois cosmiques. Mais, à partir du moment
où vous serez inscrit dans l’une de nos Ecoles, vous atteindrez la sphère de
Toutes les Planètes, où le nombre de lois n’est que de 24. Et plus tard, si
vous étudiez et payez de manière
convenable, vous pourrez arriver à la sphère du Soleil. Puis, si tout a été
favorable, vous obtiendrez le diplôme d’Homme de Tous les Soleils, soumis
uniquement à 6 lois cosmiques. Et votre intelligence brillera comme le soleil
et vous serez devenu immortel à l’intérieur des limites du système solaire !» A
cet instant, il me frôla le visage de son manteau, de son manteau tissé
d’obscurité et de mal68 et aussitôt la Langue Céleste me devint transparente, me
permettant ainsi de formuler plusieurs questions clefs qu’avec votre permission
je vous transmets sans aucune modification :
«Tell me, hath every sphere a
dominion or intelligentia ?».
«Ay», se limita à répondre le Maître Visiteur.
«How many heavens, or spheres, are
there ?», poursuivis-je.
«Nine : the seven planets, the firmament and
the empyreal».
«But is there not ‘coelum igneum et
cristallinum’ ?».
«No... They be but fables».
«Resolve me then in this one
question», revins-je à la charge : «Why are
not conjunctions, oppositions,
aspects, eclipses, all
at one time, but in some years we have more, in some less ?»
«‘Per inaequalem motum, respectu totius’», affirma-t-il avec une insupportable pédanterie.
«Well, I am answered. Now tell me
who made the world ?»
«I will not»,69
refusa-t-il, en m’assurant que ‘the
Divine Astrology’ était une matière trop complexe pour mon esprit
ordinaire. Et sur ces mots, il mit un terme à notre entrevue.
–Très intéressant– commenta le
Docteur M. –A première vue, il s’agit d’une école ésotérique de plus…
–Non. Eux ne la considèrent pas
ainsi, et moi non plus. La Société des Hommes Célestes est une organisation
répandue sur toute la planète et elle compte parmi ses membres des hommes
publics très distingués. Naturellement, ces hommes sont utilisés à une seule
fin : préparer l’avènement de la Dictature des Deux Cents Immortels.
–Je vois. Alors, pourquoi y être
entré ?
–A vrai dire, après mon entrevue
avec le Maître Visiteur, j’avais décidé de rester à l’écart de la Secte. L’idée
de dépasser la barrière de la mort me semblait ridicule et je n’étais pas
disposé à reprendre des études dans quelque école que ce fût. Mais quand je
m’aperçus que Margaret ne tenait aucun compte de mes arguments et qu’elle
s’investissait chaque jour davantage dans les Classes Préparatoires, j’eus peur
de la perdre définitivement. Pour elle, je n’étais qu’un individu endormi,
destiné à être englouti par la Lune, où finissent, selon l’Enseignement
Céleste, les malheureux qui meurent sans avoir atteint l’Eveil. Après plusieurs
semaines de tiraillement et de discussions, mon amour pour Margaret fut plus
fort que ma raison et je finis par m’inscrire à l’école. Au moins, de cette façon
je pouvais rester à ses côtés…
–Je comprends. Voilà Eros
énergumène !…70 Bien. Excusez-moi d’écourter notre séance, mais je dois me
rendre à une réunion clinique imprévue. Nous continuerons à en parler la
prochaine fois…
Octobre
Ma vie à l’Hôtel-Dieu prend un
rythme plus paisible et mes réflexions sur ce qui m’est arrivé sont moins
confuses. Je dois reconnaître que l’attention que me porte le Docteur M.
favorise ce processus, malgré les craintes que sa présence m’inspire. Au début,
quand j’étais encore sous les effets résiduels des électrochocs et que l’homme
en blouse blanche venait à ma rencontre,71 je le
confondais avec un extra-terrestre, un ange luciférien venu de l’Au-delà : «Du
calme, du calme. Regardez, je suis ici ! En chair et en os, comme vous. Est-ce
que j’ai l’air d’un fantôme, d’une hallucination ? Je suis venu pour vous
conseiller, pour vous aider. Oui, pour vous aider...»72, essayait-il de me rassurer.
M’aider ? Moi ? La vérité c’est
que pour atteindre mon but, je suis prêt à conclure un pacte avec Belzébuth
lui-même. A cet effet, j’ai proposé au Docteur M. un pacte que j’ai rédigé en
plusieurs langues afin de lui garantir une validité internationale :
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
–PACTE–
Moi, déclaré ‘fou’ par la Psychiatrie Céleste, je requiers les services
du Docteur M. pour les raisons suivantes :
First : Je veux faire une grande
œuvre, un livre73 d’un genre nouveau, afin de dénoncer la Société des Hommes Célestes.
Secondly : Etant donné que c’est
l’amour de la Vérité qui fait mon tourment (‘Die Liebe für die Wahrheit ist
mein Schmerz’)74, je prie le Docteur M. de me conduire vers la Vérité afin que je puisse
contempler le portrait véridique de la Société précitée.
Thirdly : I am wanton and lascivious and cannot
live without a hot whore. So, sweet Doctor M., fetch me one, for I will have
one. (I’ll no wife !)75
Fourthly :
Je veux la jeunesse !
A moi les plaisirs,
Les jeunes maîtresses !
A moi leurs caresses !
A moi leurs désirs !
A moi l’énergie
Des instincts puissants,
Et la folle orgie
Du cœur et des sens !
Ardente jeunesse,
A moi tes désirs,
A moi ton ivresse,
A moi tes plaisirs !... 76
Lastly
: Und dafür soll mein sein alle Macht und Herrlichkeit der
Welt.77
–Voici le pacte !–78 annonçai-je aujourd’hui au
Docteur M. lorsqu’il apparut dans ma chambre.
–Très amusant !– s’écria-t-il,
après l’avoir lu. –Mais vous oubliez l’autre aspect du contrat : il va de soi
que votre âme fait partie du marché79 et que vous devez, sans restriction, m’en
ouvrir les portes. J’insiste : sans ce don volontaire et total de votre psyché,
il n’y a pas de psychothérapie possible. Seulement alors vous parviendrez à
récupérer votre meilleure force vitale et pourrez, mieux qu’auparavant, jouir
de la vie. Ce n’est pas tout !– renchérit-il, en me présentant le règlement de
l’hôpital. –Vous avez tendance à vous conduire comme si l’Hôtel-Dieu était
vraiment un hôtel et à vous comporter avec l’indiscipline typique d’un
romancier. A toutes fins utiles, je sollicite quelques lignes de votre main80 et votre signature au bas de ce formulaire…
–Oh ! non– protestai-je, le
prenant à contre-pied. –C’en est
fini des papiers et des signatures. Aujourd’hui les écrits volent plus vite que
les paroles, lesquelles volent vers la lumière. Maintenant personne ne les
veut. Nous sommes, donc, d’accord…81
–Bien– convint le Docteur.
–Puisque l’écriture est pour vous une passion, j’aimerais que vous rédigiez
votre autobiographie. Cela m’apportera une compréhension plus profonde de votre
développement vital. Et vous entrerez en contact avec l’image historique de
votre personnalité. Mais il est nécessaire que vous écriviez avec une honnêteté
absolue, sans autocensure, sans jeux de style, et avec la plus grande précision
et concision possibles. Le récit doit respecter la succession chronologique de
votre vécu et suivre un fil ininterrompu entre les différentes époques de votre
vie. La description exhaustive d’un détail concret est, finalement, moins
importante que la vision globale du cours de votre existence. Je crains une
seule chose : le temps est court, l’art est long. Ecoutez-moi ! Associez-vous
avec le poète qui habite en vous ! »82
Même si je déteste ouvrir mon cœur
à quiconque, ou me confier à quelqu’un,83 je me
consacre désormais à cette tâche avec la même application qui était la mienne
lorsque, enfant, je faisais mes devoirs. En effet, je ne peux pas me permettre
d’être fainéant parce que, comme dit la chanson, ‘There is no chief, but only
Belzebub !84 Et je noircirai des feuillets par milliers, cela va sans
dire, puisqu’il m’est propre, depuis l’enfance, quand je fais quelque chose, de
ne pas y aller de main morte.85
(Fin
Séquence II)
A suivre… (SEQUENCE 3) : Récit de vie.
Kindergarten.)
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes
Célestes
Feuilleton
Séquence 3
(Kindergarten.)
La Société des Hommes Célestes
Résumé des
Séquences I et II
(Le protagoniste, un fou interné à l’Hôtel-Dieu, qui se prend pour Faust et qui voit
Méphistophélès caché sous les traits de son médecin, le Docteur M., lui raconte
ses mésaventures à New York. Dans son
délire, déclenché par sa rupture avec sa fiancée Margaret, il se croit
persécuté par une secte, La Société des Hommes Célestes. Le docteur M. lui
demande de raconter par écrit sa vie et son éducation, à partir de ses premiers
souvenirs, récit qu’ils commentent pendant les séances de thérapie. )
SEQUENCE
III
La Société des Hommes Célestes
KINDERGARTEN
Octobre
Ce matin
j’ai commencé la lecture de mon autobiographie, texte que j’incorporerai
régulièrement à ce Journal. Suivant les instructions du Docteur M., j’essaie
d’écrire dans une langue simple, ordinaire, faite par la vie; une langue
courante, sans simagrées grammaticales ni manipulations littéraires86:
Les images les plus anciennes que je garde en
mémoire remontent à l’époque où j’avais deux ou trois ans, quand mes parents
vivaient dans un quartier populaire du sud de Santiago. Je me revois tenant la
main de papa, un après-midi ensoleillé et transparent, parcourant les boutiques
à la recherche de quelque décoration pour ma chambre. J’étais fils unique et
nous habitions un petit duplex situé dans un immeuble où résidaient des
dizaines de familles. De ce séjour, je retiens quelques évènements qui me paraissaient
alors miraculeux : quand je demandais une friandise à ma mère, encore très
jeune et enjouée, elle regardait vers le plafond et, levant les mains,
s’exclamait : «Petit Vieux, envoie un bonbon à cet enfant !» Quelques secondes
plus tard, ce mystérieux personnage qui habitait, semblait-il, sur les toits,
laissait tomber la friandise. Je la mangeais, étonné, puis je répétais la
formule, sans aucun succès. Maman, amusée par ma perplexité, ne m’expliqua
jamais que c’était elle qui, d’un geste rapide, lançait le bonbon en l’air pour
me l’offrir ensuite comme un cadeau divin.
Dans
cet immeuble où nous vécûmes peu de temps (mon père, engagé comme professeur au
Lycée Français de Santiago, attendait la fin des travaux de notre nouvelle maison, construite dans un quartier tranquille et
agréable), je connus mes premiers émois sexuels avec une petite voisine. Quand
ses parents s’absentaient, la laissant seule à la maison pour s’occuper de ses
frères cadets, elle venait me chercher. Son jeu préféré consistait à faire
‘cachita’, mot énigmatique qu’adulte j’identifierais à une déformation de
l’expression française ‘faire l’amour en cachette’. La fillette me conduisait
dans une chambre et là, sur le lit, ou bien sur le tapis, elle enlevait sa
culotte et remontait sa jupe. Puis, elle déboutonnait mon pantalon et me disait
: «Vas-y ! Monte-moi dessus !» Je me rappelle encore l’arôme légèrement
douceâtre de sa peau et le chatouillement de ses mains qui caressaient mon
sexe, tandis que ses frères nous regardaient avec une curiosité complice. Avec
le temps je prendrais moi-même l’initiative de lui demander de faire ‘cachita’,
mais ce jeu avait pour moi une importance plus symbolique que concrète. En
réalité le plaisir consistait surtout à m’allonger sur elle et obtenir cette grâce
contre le prêt de mes jouets, mystérieuse opération qui me comblait d’un
sentiment à la fois d’orgueil et de puissance.
Retenu
à la maison par ma nourrice, qui voyait mon flirt d’un mauvais œil, j’éprouvai
ma première grande colère. Pour me venger, je jetai tous mes jouets dans
l’escalier, cassant du coup, à ma grande consternation, ma voiture de pompiers,
cadeau d’un autre personnage invisible et miraculeux, ‘le Père Noël’. Ma
voiture, très convoitée par les autres enfants, faisait également l’objet d’une
étude minutieuse de la part d’un vieux Monsieur qui portait des lunettes à
monture d’écaille, dont l’un des verres avait été remplacé par un morceau de
tissu. Ce voisin mourut alors que nous habitions encore dans l’immeuble et le
jour de ses funérailles on me permit d’approcher du cercueil. L’aimable
vieillard, couvert de fleurs et entouré de cierges électriques, gisait immobile
derrière une vitre transparente. Cette première image de la mort, si lumineuse
et parfumée, me fit croire pendant longtemps que mourir était un phénomène
d’une grande beauté, naturellement désirable. J’avais déjà trois ans quand je
fus baptisé dans l’église du quartier. N’étant pas catholiques pratiquants, mes
parents s’étaient toujours opposés au baptême. Mais ma grand-mère maternelle
insista tant, qu’elle finit par imposer la cérémonie. De velours et de soie, je
fus donc vêtu, portant rubans sur mon habit, portant aussi une croix dessus.87 Je
me rappelle le contact de l’eau versée sur mes cheveux, le goût du sel sur ma
langue et la stupéfaction que je causai lorsque –devançant mon parrain au
moment où le prêtre lui demandait si je renonçais à Satan– j’affirmai de mon
propre chef (même si à trois ans je n’avais aucune idée précise sur l’existence
du Malin) que je refusais pour toujours ses tentations.
Bientôt
notre nouvelle maison fut prête. Avant de déménager, mon père m’avait souvent
emmené avec lui pour suivre l’évolution des travaux. Les promenades entre les
maisons en construction sur un terrain bordé de vignes me firent découvrir un
monde insoupçonné. Dans mes souvenirs se trouvent encore ces premières
impressions des senteurs végétales, de l’immensité du ciel bleu, déchiré par le
cri énigmatique d’oiseaux que je ne savais pas identifier. Et, cachées au fond
de ma mémoire, restent intactes les images de la maison inhabitée, pleine de
silence, de l’odeur des peintures, des vernis frais et des mastics. Lorsque
nous emménageâmes, ce charme initial disparut. Ma mère posa de lourds doubles
rideaux, et les couleurs sombres des tissus et des meubles obscurcirent la
blancheur des pièces. Un autre monde, plus grave et monotone, succéda au bref
émerveillement qui avait jailli de ma rencontre silencieuse avec la maison
neuve. Le jardin, petit paradis créé par mes parents autour de la maison,
devint le territoire où se consolida ma découverte de la nature. N’ayant pas de
frère, rien ni personne ne troublait l’extase que je ressentais au contact
sensuel des fleurs : les pesantes et radieuses corolles des dahlias, les calas
qui ressemblaient à des entonnoirs blancs d’où émergeait un doigt jaune et
parfois une abeille, le parfum enivrant des jacinthes et des roses, les
trompettes qui faisaient frémir l’air avec leur stridence multicolore, la
provocation sucrée des pétunias que je cueillais afin de sucer les traces de
nectar88 enfoui
au fond de leurs pointes filiformes. Allongé sur le gazon, j’observais les
faces surprenantes des pensées, ou bien je courais derrière les bourdons, les
sauterelles et les papillons qui fuyaient comme des pétales volants. Cette
exubérance florale, l’inquiétante mécanique des insectes, la cascade de lumière
solaire vibrant dans l’éther bleuté du matin, éveillèrent ma sensibilité,
soutenue par un sentiment d’amour, aussi spontané qu’intense, envers la nature.
Papa me fit cadeau d’un tricycle avec lequel je commençai à explorer timidement
les alentours du jardin. Au cours de ces excursions vers l’inconnu, à cheval
sur mon rutilant véhicule chromé, je fis la connaissance de Quique, un enfant
au caractère doux, qui devint mon meilleur ami. Nous rencontrâmes ensuite
Pablo, garçonnet blond et agressif qui s’approcha de nous sur son tricycle
délabré pour nous dire : «Ça, c’est mon tricycle; ça, c’est ma moto, ça, c’est
mon auto. J’ai cinq ans.» A partir de là, nous tombâmes sous son influence et
il nous entraîna dans des jeux plus violents, dans nos premiers conflits, et
aussi dans de précoces jeux sexuels collectifs. Nous nous efforcions d’imaginer
le sexe de nos mères, excités par la contemplation du losange velu de la mère
de Pablo, que nous espionnions par la serrure de sa salle de bain. Et Pablo,
peut-être instruit par ses grands frères, déjà adolescents, nous invitait à
expérimenter l’introduction de canules et de clystères dans le rectum, et à
nous caresser le sexe les uns les autres, opérations auxquelles je me prêtais
plus par curiosité que pour un hypothétique plaisir.
La Société des Hommes
Célestes
La Société des Hommes Célestes
Etape 3
A
quatre ans, mes parents m’envoyèrent –vêtu d’un strict uniforme gris, coiffé
d’une casquette et sans savoir tout à fait que j’étais petit et bourgeois– au
Colegio Patria, ‘kindergarten’ régenté par deux vieilles filles d’origine
allemande. Elles étaient les uniques enseignantes de
cette sorte d’école maternelle, où la plupart des enfants du quartier étaient
inscrits. Mais, bien mieux que ces vieilles dames peinturlurées, ce fut ma
tante Pochi qui m’initia au monde de la connaissance. Sœur cadette de maman,
elle n’avait pas encore vingt ans et son charme magique m’enveloppait,
m’emplissant d’une intime émotion.89 Je
ne savais pas pourquoi elle vivait avec nous (plus tard elle se marierait et
partirait avec son époux dans le Nord du Chili), mais sa présence à la maison
était une source d’amour et d’enchantement. Contrairement à ma mère, qui
s’occupait surtout de papa et de l’organisation de la vie familiale, Pochi,
toujours souriante et affectueuse, consacrait une bonne partie de son temps à
jouer avec moi et à m’aider dans mes devoirs scolaires. Délicieusement
coquette, maquillée et vêtue comme une poupée, elle me saturait de son parfum
d’oranger et de jasmin, me couvrant de baisers chaque fois que je parvenais à
reconnaître une lettre de l’alphabet. Remplir les lignes d’un cahier avec des
petits bâtons bien droits et réguliers, construire des lettres et des mots à
partir de ces signes, puis les combiner et les identifier avec les images du
syllabaire et avec les sons modulés par les lèvres rouges de Pochi, tous ces
actes à la fois ancestraux, minimes et universels, se confondirent dans mon
esprit avec l’amour et la beauté.
Le ‘Kindergarten’
(appelé ainsi à une époque où l’influence de l’Allemagne hitlérienne se faisait
sentir lourdement en Amérique du Sud) était une école mixte, où je connus
Margarita, ravissante brunette aux longs cheveux et aux yeux noirs dont je
tombai éperdument amoureux. Hélas, ma passion fut malheureuse car la fillette,
qui me dépassait d’une tête, non seulement ne m’accordait aucune importance,
mais habitait un quartier très éloigné du mien. Notre relation se limita au
prêt d’un stylo automatique, que je lui repris quelques jours plus tard quand
j’eus compris que rien ne modifierait son indifférence. Je me contenterais
alors de reproduire son nom à l’aide des lettres en bois qu’on m’avait offertes
afin d’apprendre à écrire. Néanmoins cette passion pour Margarita fut peu de
chose comparée à celle suscitée par l’épouse de notre voisin. Je rêvais de son
sexe, un sexe fantastique que j’imaginais comme de longs et fins filets de
chair rose, quelque chose comme des pis de vache, ces animaux qui paissaient
dans un pâturage devant la maison.
Au Colegio Patria,
comme l’indiquait son nom, les maîtresses nous inculquaient les concepts de
nation et d’Etat, de patrie et d’histoire. Chaque matin, avant de commencer les
classes, nous étions rassemblés dans le jardin de l’école pour chanter l’hymne
national au pied du drapeau. Ensuite, d’un pas martial, nous nous dirigions
vers les salles de classe où les maîtresses se relayaient pour réciter avec
nous le syllabaire et écrire les lettres et les chiffres qui passaient du
tableau noir à nos cahiers. Chaque jour elles nous racontaient un épisode de
l’histoire du Chili –spécialement la guerre d’Indépendance et les victoires de
notre héros national, Bernardo O’Higgins– et nous devions nous débrouiller pour
comprendre que tous ces événements lointains, violents et incroyables, étaient
à la base de notre présent, si calme et pacifique…
–Bien– dit
le Docteur M. –Nous en resterons ici pour aujourd’hui. Je crois que parmi ces
souvenirs il est déjà possible d’entrevoir les données primordiales qui se
constituent dans la nature de l’homme pendant son âge préparatoire, et qui
déterminent plus tard, pendant sa vie responsable, son caractère…90 Mais n’anticipons pas sur votre
lecture. Nous poursuivrons demain…
La Société des Hommes Célestes
Roberto
Gac Retour au
sommaire
La Société des Hommes Célestes
Roberto
Gac Retour au sommaire
Etape 4
Très vite j’abandonnai le syllabaire
(continuai-je à lire aujourd’hui) et abordai des textes plus complexes. Parmi
ceux-ci, je fus vivement attiré par ‘Marta y Jorge’, moins pour l’intérêt du
récit que pour l’épaisseur du volume et la couleur rouge de sa couverture. Un
intense désir de posséder ce livre (dont Quique avait déjà un exemplaire)
s’empara de moi et, jour après jour, je suppliais mes parents de me l’acheter.
Chaque soir, j’attendais le retour de papa espérant qu’il l’apporterait en même
temps que son journal. Ma déception était immense en voyant qu’il l’avait
oublié ou, comme il me l’assurait, que le livre ne se trouvait pas encore dans
les librairies du centre de Santiago. Finalement, un soir que papa et maman
étaient rentrés ensemble (je m’étais couché, luttant pour maintenir mes
paupières ouvertes car, cette fois-ci, j’en étais persuadé, ils m’apporteraient
‘Marta y Jorge’), mon désir fut exaucé. Papa monta jusqu’à ma chambre et déposa
sur la table de chevet un paquet blanc d’où fébrilement je sortis le trésor de
mes rêves. Je caressai la couverture de carton un peu bombée (détail qui me fit
craindre que cet exemplaire ne fût défectueux) et respirai l’odeur qui se
dégageait de ses pages satinées. Pendant un long moment je contemplai les
illustrations, puis, quand maman eut éteint ma lampe, je le reposai sur le
guéridon encore éclairé par la lumière du couloir. Lorsque cette lumière
disparut, je le pris et le posai sous l’oreiller attendant l’arrivée du jour
pour commencer à le lire.
Mon
penchant pour la lecture surgit en moi avec une force comparable à celle qui
plus tard me pousserait à collectionner des objets en tout genre,
impressionnant mon père au point qu’il me fit cadeau pour mon cinquième
anniversaire d’une collection de contes illustrés. Le Chat Botté, Blanche
Neige, Pinocchio, Le Petit Poucet, Le Vilain Petit Canard, Hansel et Gretel, etc.
allaient structurer dans mon imagination un univers aussi vivant que celui de
mon foyer et de mon l’école, sauf que les aventures de ces personnages fabuleux
me paraissaient beaucoup plus intéressantes que ma vie quotidienne. Mais les
livres de contes ou mes textes d’écolier ne furent pas l’unique chemin vers le
monde de la lecture. Eliana, une très jeune nourrice, achetait chaque semaine El
Peneca, un magazine pour enfants et adolescents. Elle attendait avec tant
d’impatience le jour de la parution hebdomadaire, qu’elle finit par me
transmettre son intérêt. Tout comme elle, je me passionnai pour les aventures
du chien ‘Cœur Vaillant’, magnifique berger allemand qui, semaine après
semaine, sauvait des garçons et des filles des flots tumultueux où ils avaient
chuté, ou des assauts d’un bandit. Dès lors, ce fut moi qui attendis
impatiemment le jour où le vendeur passait en criant El Peneca, pour
prendre la revue avant Eliana.
De temps en temps, le dimanche matin, mon père m’emmenait
au centre ville pour assister à la séance matinale du cinéma Metro, dont
l’écran me semblait une porte magique vers des mondes à la réalité aussi
éphémère qu’inaccessible. Après cette fête de lumières et de couleurs consacrée
aux péripéties du canard Donald et de la souris Mickey, nous allions nous
promener à la place principale de Santiago, superbe jardin sillonné de sentiers
pavés, bordés de magnolias et de palmiers. J’étais captivé par un petit bateau
de métal, peint en bleu et en rouge, qui servait de devanture au vendeur de
cacahuètes grillées et par un arbre plus beau que tous ceux que j’avais vus, un
arbre exclusivement composé de ballons en forme de chats ou de saucisses,
d’œufs ou de colombes. Papa m’achetait un chat, puis me suivait du regard dans
mes courses folles sur les pelouses.
Mon père était Breton, originaire d’un village du
Finistère, proche de Fouesnant. Fils unique comme moi, il avait quitté la
France après la mort de sa mère, veuve de la Première Guerre mondiale. Modeste
instituteur, il choisit d’émigrer au Chili attiré par les facilités octroyées
aux immigrés européens depuis la fin du XIXe siècle, notamment pour s’installer
dans le sud du pays. Mais mon père n’eut pas besoin d’aller plus loin que
Santiago, où il trouva aisément une place d’enseignant au Lycée Français.
C’était un homme grand, fort et paisible, parlant peu, peut-être parce qu’il
n’avait pas perdu l’accent de sa langue natale et qu’il s’exprimait dans un
castillan qui faisait rire maman. Lorsqu’il lui arrivait de s’entretenir en
français avec ses collègues quand ceux-ci venaient à la maison, je l’écoutais
émerveillé, imaginant derrière ses paroles pour moi incompréhensibles, un monde
secret, chargé de mystères et de prodiges. Papa était peu loquace, mais sa douce
attitude à mon égard remplaçait les paroles d’affection. Jamais il ne me punit
et il existait entre nous deux un sentiment qui ne connut d’autres soubresauts
que ceux provoqués par maman quand elle dénonçait mes espiègleries. Tout
s’arrangeait par des tête-à-tête dans son bureau, au cours desquels, profitant
de l’occasion, il me montrait les livres de sa bibliothèque et m’apprenait
quelques mots en français («Juste pour jouer», me disait-il. «Il faut d’abord
que tu apprennes à parler correctement ta langue maternelle. Plus tard, quand
tu seras grand, je t’emmènerai en France et tu parleras comme moi.»)
Maman –qui rencontra mon père alors qu’elle suivait des
études en obstétrique dans une clinique voisine de l’Alliance Française– était
une femme explosive et douce à la fois, capable des gestes les plus tendres et
es colères les plus violentes. Je me rappelle ses réprimandes et ses punitions,
ainsi que sa tendre sollicitude quand je tombais malade. Déjà insomniaque
pendant mon enfance, il suffisait qu’elle prononçât quelques paroles d’amour,
pour qu’immédiatement le sommeil m’emportât. Pourtant elle restait souvent
enfermée dans un étrange et incompréhensible mutisme, nimbée de tristesse.
J’ignorais à ce moment-là que mon père souffrait d’un cancer et qu’elle
redoutait de le voir mourir prématurément. Je garde toujours en mémoire les
traits fins de son visage, son teint pâle, ses yeux profonds et obscurs, la
sensualité de ses mouvements quand elle se maquillait, l’odeur de ses parfums,
les couleurs surprenantes de ses vêtements. Je la voyais rarement sortir seule,
mais quand cela arrivait, c’était pour aller retrouver mon père. En vérité, ma
mère n’avait pas de vie personnelle, elle existait sous l’aile protectrice de
papa, qu’elle aimait sans condition. La vie de mon père était devenue sa propre
vie, et elle avait volontiers abandonné ses études de sage-femme, trouvant dans
le mariage la raison centrale de son existence. Un jour, Pochi vint me chercher
à l’école. En voyant son visage baigné de larmes et au ton altéré de sa voix,
je sentis que quelque chose de grave était arrivé. Cette nuit-là, malgré mes
pleurs et mes protestations, je dormis chez une famille amie. Mon père (je
l’appris quelques jours plus tard) était mort au cours d’une intervention
chirurgicale pratiquée en urgence. Je n’assistai pas aux funérailles (maman
ayant considéré que cela m’aurait fait souffrir inutilement) et je restai avec
les images vivantes de cet homme lumineux et chaleureux qu’avait été papa : sa
majestueuse corpulence, son visage aux traits agréables, son large sourire, sa
voix claire et sereine. Je ne remarquai pas son absence jusqu’au jour où
j’entrai de nouveau dans son bureau. Rien n’avait changé, il y avait toujours
les mêmes meubles, les mêmes étagères croulant sous les livres. Par un chemin
caché de mon esprit, les paroles de ma mère devinrent transparentes : «Papa est
parti très loin, pour longtemps…» Au fond de moi émergea la certitude que
jamais plus je ne le reverrais, que la première tragédie de mon existence avait
eu lieu. Je ne pleurai pas. Mais quelque chose se brisa dans mon âme, une zone
resta à jamais détruite. Perdu dans un foyer qui me paraissait trop grand,
j’avais l’impression d’être l’habitant d’un monde fantasmagorique, le
personnage tragique d’un cauchemar. Je cessai d’être l’enfant joyeux et
confiant que j’avais été jusqu’alors et devins un garçon mélancolique, inquiet
et rebelle qui arpentait, solitaire, les couloirs et les pièces de la maison.
Assis à la place de papa dans le fauteuil de son
bureau, j’entendis un soir les sirènes annonçant un incendie. En d’autres temps
je me serais précipité dans la rue pour voir passer les pompiers, mais cette
fois-ci je me contentai de me lever pour regarder l’horizon à travers la
fenêtre. Puis, indifférent aux cris des enfants du quartier, je retournai
m’asseoir. Une sensation entièrement nouvelle m’envahit, tandis que mon regard
se posait sur le chiffre qui, en gros caractères, s’inscrivait sur la
couverture de l’annuaire téléphonique : 1947. Je répétai à haute voix ce
chiffre, revêtu soudainement d’une signification profonde. 1947 était
l’indication du temps qui passait, le signe que j’étais, que j’existais, et je
vis clairement ce mystère.91 Peu à peu la douleur provoquée par la mort de papa s’effaça et, dans les
semaines et les mois qui suivirent, éveillé à la conscience de l’abîme qui
m’entourait, je n’ai plus ri ni pleuré.92 Je compris aussi que la fin de sa vie n’impliquait pas la fin de la
mienne et, tout en gardant le sentiment d’une absence abyssale, je me vis comme
un être singulier, essentiellement indépendant de n’importe quel autre…
La Société des Hommes Célestes
Roberto Gac Retour au sommaire
La Société des Hommes Célestes
Roberto Gac Retour au
sommaire
Etape 5
–Il est évident que la disparition de votre père fut
l’événement le plus marquant de votre enfance– commenta le Docteur M. –Du moins
en qui concerne votre développement psychique. On pourrait dire que cette mort favorisa chez vous l’accès à un
niveau supérieur de conscience et, simultanément, provoqua une fragilité au
cœur de votre personnalité… Comment voyez-vous aujourd’hui cet épisode ?
–Je n’ai
pas de souvenirs plus précis que ceux que je viens de vous raconter. Je peux
seulement ajouter que l’absence prématurée et définitive de mon père laissa un
vide qui ne fut jamais comblé…
–Pas même par le Maître Fondateur ?
–Je ne comprends pas ce
que vous voulez dire.
–Nous en
causerons plus longuement la prochaine fois,93 mais
d’ores et déjà nous pouvons affirmer que la perte de votre père entraîna la
première cassure importante de votre psychisme. Et même si cette fracture
psychique allait cicatriser et guérir, il resterait dans votre esprit un point
fragile, susceptible de se rompre de nouveau, surtout dans des situations de
grande tension intellectuelle et émotionnelle. James Joyce –pour citer ici un
exemple extrait de la littérature– montre dans son Portrait d’un Artiste
Adolescent de quelle manière la présence du père est décisive pour la
maturation de la sphère intellectuelle de l’enfant, tout comme l’influence de
la mère est déterminante en ce qui concerne la sphère émotionnelle…Que s’est-il
passé avec votre mère veuve?
–Elle se remaria rapidement. Elle n’avait pas les moyens
nécessaires pour me nourrir et m’envoyer à l’école. Ne tenant aucun compte des
critiques de sa famille et encore moins de celles émises par la famille de mon
père –quelques cousines et tantes bretonnes que je ne verrais jamais– elle
accepta les propositions de mariage du chirurgien qui avait opéré mon père.
–Comment
avez-vous vécu ce remariage ?
–Très mal.
Néanmoins, avec le temps, j’accepterais qu’un autre homme partageât la vie de
maman… et la mienne. Je me souviens avoir connu des moments où ma mère
m’apparaissait monstrueuse…
–Le fort
contraste dans la description que vous faites de vos parents est frappant. Vous
décrivez votre père comme un homme réceptif, doux, bienveillant, tandis que
vous peignez votre mère comme une femme instable, plutôt lointaine et
indifférente.
–C’est
vrai. Peut-être était-ce dû à la présence de domestiques à la
maison– l’excusai-je. –Chez nous, comme dans la grande majorité des
familles de classe moyenne au Chili, il y avait une ou deux bonnes, totalement
intégrées à la vie du foyer. Et c’étaient elles –Ruperta, Sarah, Eliana, Clara,
Guillermina, Flor, etc.– qui, successivement, tout au long de mon enfance,
allaient s’occuper de moi beaucoup plus que maman. J’avais tendance à rejeter,
d’une façon injuste et cruelle, ces femmes qui usurpaient la place qu’aurait dû
occuper ma mère. Quand elle s’absentait, je restai seul, livré aux humeurs des
jeunes nourrices dont le comportement à mon encontre était parfois abusif.
Sarah, par exemple, me faisait entrer avec elle dans la chambre de mes parents.
Là, devant une psyché, elle se déshabillait complètement et me demandait de lui
caresser le bout de ses seins, puis son sexe. Et, sous prétexte de ‘jouer au
docteur’, elle me branlait doucement, me serrant contre son corps. J’éprouvais
un mélange de honte et de peur, mais, à vrai dire, j’aimais bien ‘jouer au
docteur’…
–Belle
façon d’éveiller les vocations médicales !– s’écria le Docteur M., en riant.
–En tout cas, votre nourrice était beaucoup moins fautive que votre mère. Mais
revenons à votre beau-père. Quel genre d’homme était-ce ?
–Ce
n’était pas un mauvais bougre. Mais, hormis le fait de me nourrir, de me vêtir
et de subvenir aux dépenses scolaires, il ne me prêtait pas grande attention.
Jamais il ne joua avec moi, ni ne s’intéressa à mes problèmes affectifs. Avec
maman, il était très autoritaire, quelquefois blessant et grossier,
particulièrement quand elle lui reprochait ses aventures avec d’autres femmes.
Cependant, entre mon beau-père et les pères de mes amis il n’y avait pas
beaucoup de différence.
–C’est-à-dire
qu’il était comme un père ordinaire– affirma le Docteur. –Un homme qui se
propose de vous alimenter, de vous héberger et de vous ‘éduquer’,
confondant l’éducation avec les ‘bonnes manières’ et la mémorisation de
connaissances, en général inutiles. C’est à cela que se limite l’éducation à
notre époque.94 Bien. Laissons la suite pour la
prochaine fois. Il se fait tard…
Dimanche, probablement. A la place du Docteur M., c’est
Wagner qui vint me voir.
–Comment
allez-vous, Monsieur le romancier ?– me demanda-t-il pour m’embêter, me voyant
travailler sur mes cahiers.
–Moi,
romancier ? Je ne compte pas sur cette profession qui donne à ceux qui
l’exercent de nombreuses chances de devenir candidats directs à l’Enfer.95 Ecrire des romans n’a plus
aucun sens à notre époque !
–Pourtant,
on publie chaque année des milliers de romans– rétorqua Wagner.
–Certes.
Mais les libraires ne savent qu’en faire. Personne ne les achète. C’est pour
cela que je réfléchis à un genre littéraire de mon invention, qui permettra de
passer et de repasser merveilleusement du bizarre au commun, de l’absolu de la
fantaisie à la rigueur extrême, de la prose aux vers, de la plus plate vérité
aux idéaux les plus fragiles.96 Un genre
destiné à sortir la littérature de la banalité romanesque où elle a été
précipitée et à lui redonner son rôle de phare de l’intelligence humaine. Bref,
une nouvelle forme littéraire dont je veux faire usage pour atteindre le but
que j’ai en vue97 : démasquer la Société des
Hommes Célestes.
–Alors, vous êtes très bien ici– dit Wagner, railleur. –Un
hôpital psychiatrique est le lieu idéal pour mener à bien ce genre de
tentatives. Nous vous apporterons toute l’aide nécessaire. Avez-vous besoin de
quelque chose en particulier ?
–D’une machine à écrire– m’empressai-je
de répondre. – Ou plutôt, d’un nouveau type de machine, dotée de mémoire et
capable de corriger les fautes de frappe. Avec un appareil ordinaire on peut
écrire des romans, mais pas des intertextes, le genre post-romanesque.
–Vous demandez trop, Monsieur le
post-romancier– se moqua Wagner, me prenant par un bras pour me conduire sur la
balance. –Mieux, chaque fois mieux. Votre poids augmente de presque trois cents
grammes par jour. A ce rythme vous sortirez d’ici transformé en éléphant… Bien.
Avant de révolutionner la littérature, continuez à rédiger votre
autobiographie. Modestement, simplement, comme vous l’a demandé le Docteur.
Mon beau-père (repris-je aujourd’hui ma
lecture) chirurgien médiocre et sans renom à Santiago, accepta un poste au sud
du pays. Bien sûr, on ne me demanda pas mon avis et ma mère ne put s’opposer,
elle non plus, à notre déménagement. Tous les meubles furent emballés, y
compris les livres de papa, et nous partîmes au début de l’automne vers Temuco,
la ville où nous allions désormais résider. Nous voyageâmes dans les
wagons-lits de l’express de nuit, où mon beau-père avait réservé deux
compartiments contigus, confortablement aménagés. L’insolite de la situation,
l’excitation du voyage, effacèrent en moi la tristesse d’avoir quitté Santiago
et mes amis du Colegio Patria, occultant provisoirement dans mon esprit les
images laissées par mon père décédé. La fatigue fut plus forte que la nouveauté
de me trouver dans le train et, après avoir tenté inutilement d’apercevoir le
paysage à travers la vitre rectangulaire qui était juste à la tête de mon lit,
je m’endormis profondément.
Le lendemain matin maman vint me réveiller et je
sautai d’enthousiasme quand j’appris qu’il restait encore de longues heures de
trajet. Un peu plus tard, un valet de chambre vint restituer au compartiment
l’aspect d’un petit salon, intime et douillet, tandis que ‘papa’ (car ma mère
m’obligeait à appeler mon beau-père ainsi) commandait le petit déjeuner. En
buvant mon chocolat chaud dans une tasse de forme rebondie, croquant une
galette au citron et regardant par-delà les fenêtres les sommets lointains de
la cordillère des Andes, j’eus l’impression que toute tristesse était
impossible, que toute incertitude quant à mon destin était injustifiée. Mon
beau-père m’expliquait, presque avec amabilité, que Temuco était la capitale de
La Frontera, la région où vivaient les indiens Mapuche, derniers survivants des
habitants primitifs de l’Araucanie et dont la férocité et la vaillance
légendaires m’avaient été contées plus d’une fois au Colegio Patria. L’arrivée
à Temuco fut d’autant plus décevante que j’avais imaginé une forteresse
imprenable, où je verrais des pièces d’artillerie98 la protégeant
d’éventuelles attaques d’Indiens, et non la ville pacifique et moderne qui nous
accueillait.
(Fin
Séquence III)
A Suivre
(Séquence 4 : L’Education
religieuse)
La Société des Hommes Célestes
La Société des Hommes Célestes
FEUILLETON
Séquence IV
L’Education Religieuse
La Société des Hommes Célestes
Résumé
Séquence III
« Faust »
commence à raconter son éducation reçue à l’école maternelle, le
« kindergarten », où il apprendra à lire et à écrire. Il raconte
aussi ses premiers émois amoureux et le choc provoqué par la mort de son père.
Sa mère veuve acceptera les propositions de mariage du chirurgien qui opéra
sans succès le père décédé. A
l’initiative du beau-père, la famille part s’installer dans le sud du Chili où
le petit « Faust » continuera son éducation dans un collège privé
dirigé par la congrégation française de La Salle….
SEQUENCE IV
La
Société des Hommes Célestes
L’EDUCATION
RELIGIEUSE
Notre installation à l’Hôtel Central, où nous allions
résider plusieurs semaines avant de trouver un logement définitif, me consola
largement. En effet, non seulement la grande salle à manger au plafond vitré où
l’on servait les enfants avec la même courtoisie que les adultes, le monumental
escalier en bois de raulí qui reliait les salons du rez-de-chaussée aux
chambres, et sur les rampes duquel je pris l’habitude de me laisser glisser,
mais surtout Mae, la fille du directeur de l’hôtel, transformèrent cet endroit
en une sorte de paradis terrestre inespéré. Mae, à peine plus âgée que moi,
m’initia aux sombres labyrinthes de cette énorme demeure et me fit connaître
les cuisines et les dépendances de l’établissement, m’encourageant à pénétrer
dans un vaste et obscur bûcher. Là, d’un commun accord et comme si cela avait
été la chose la plus naturelle du monde, elle enleva sa culotte pour me montrer
son sexe, petite fente humide sentant le pipi, où, par obligeance,
j’introduisis mon doigt. Après cet attouchement parfaitement innocent, et alors
qu’elle m’apprenait à manger un coing au sel, nous fûmes surpris par son père
qui, sans doute parce que mon beau-père était l’un de ses meilleurs clients, se
limita à réprimander sa fille. Quant à moi, qui redoutais un châtiment divin et
mon expulsion de cet endroit, je fus gratifié d’un sourire hypocrite.
En attendant mon
inscription dans une nouvelle école, maman me fit découvrir Temuco. Cette ville
de cinquante mille habitants, fondée soixante-dix ans auparavant, était
étonnamment bien urbanisée, active et prospère. Son développement, très
accéléré en raison de la richesse agricole de la région, dépendait aussi du commerce
établi entre les ‘huincas’ (les Chiliens blancs dont je faisais partie sans le
savoir) et les centaines de Mapuches qui descendaient chaque jour au marché.
Ces hommes et ces femmes au teint cuivré, protégés par leurs chamales, vêtus de
leurs grands ponchos noirs striés de rouge, de vert ou de bleu, et qui
portaient comme tout signe de richesse un pendentif en argent ouvragé,
n’avaient rien de féroce ni d’effrayant. Et si leurs traits aux pommettes
hautes et aux yeux noirs ne laissaient transparaître aucune gentillesse
particulière, c’était simplement dû au fait qu’ils étaient victimes des pires
injustices de l’Etat.
Une fois installés
dans un appartement proche du marché principal de la ville, ma mère devint
l’une de leurs clientes les plus assidues. Elle acquit un splendide choapino de
laine multicolore qui servit de tapis dans le salon, et plusieurs autres, plus
petits, utilisés comme descentes de lit dans les chambres. De grands llepus
–plateaux circulaires tissés avec des joncs– furent fixés aux murs et, à côté
d’eux, quelques instruments de musique achetés à un vieux Mapuche qui jouait de
la trutruca dans un coin du marché. Cet instrument, sorte de longue corne en
bois qui mesurait presque deux mètres et qui émettait une seule note rythmée
par le roulement répété d’un cultro –petit tambour confectionné en peau de
chèvre– allait éveiller définitivement ma curiosité pour la culture indigène.
Accédant aux souhaits de maman, mon beau-père nous fit découvrir les environs
de Temuco et, accompagnés d’un guide, nous visitâmes Pillán-Lelbún, une réserve
indienne. Je pus constater que les Araucans ne vivaient pas comme nous dans des
maisons en dur, mais dans des rucas, spacieuses tentes coniques construites
avec de la totora. L’intérieur de l’unique pièce –circulaire et éclairée par
une ouverture dans le toit, orifice qui servait également de cheminée– était
assez grand pour contenir les lits, la cuisine et le garde-manger, ce qui
donnait une impression d’agréable chaleur humaine dans une habitation conçue,
non pour séparer la famille, mais pour la maintenir constamment unie.
Le guide, métis d’origine mapuche, nous raconta que ses
compatriotes avaient été brutalement dépossédés de leurs terres par les colons
blancs et que la culture indienne était en voie de disparition. Touché par ce
récit, je demandai à maman si nous pouvions emmener vivre avec nous
quelques-uns des enfants qui s’ébattaient, libres et heureux, entre les rucas,
criant dans une langue pour moi totalement incompréhensible. Maman,
indifférente à ma demande, se mit à marchander avec la Machi –la sorcière de la
tribu– le prix d’un diadème de llancas, pierres semi-précieuses de couleur
turquoise. La Machi finit par céder et lui vendit en plus quelques tupus et
trariloncos, les épingles et les pièces d’argent qui ornaient son turban. De
son côté mon beau-père, aussi arrogant qu’ignorant des coutumes araucanes, lui
demanda le prix d’un magnifique escalier taillé dans l’épaisseur d’un canelo
–l’arbre sacré de l’Araucanie– qui poussait au centre de la réserve. Outragée,
la Machi lui répondit que cet escalier était le rehue, l’autel où elle entrait
en transe au cours du machitún, rituel célébré afin d’obtenir la guérison d’un
malade, et aussi lors des nguillatunes, les cérémonies consacrées au dieu
Nguenechén aux époques de sécheresse.
Nous quittâmes la réserve sans avoir pu rencontrer le chef
de la tribu, le toqui, homme fier et orgueilleux qui ne voulut pas nous
recevoir. Il acceptait notre présence dans son domaine parce que cela apportait
un peu d’argent à ses gens, mais il ne s’abaissait jamais à traiter directement
avec les huincas. Plus tard, en retrouvant les larges avenues de Temuco et en
jouant dans ma tête avec les mots mapuches que j’avais plus ou moins bien
retenus, je pensais déjà à Mae et à notre prochaine rencontre, quand je lui
raconterais, enthousiaste, mon aventure…
–Bien que cet enthousiasme
fût de votre part pure naïveté infantile 99, vous avez eu un grand privilège en entrant en
contact direct avec ces Indiens– dit le Docteur. –Chez eux, ainsi que chez la
plupart des peuples appelés stupidement ‘sous-développés’, la fonction existant
sous le nom de ‘conscience morale objective’ n’est pas encore atrophiée (comme
c’est le cas chez la majorité des peuples ‘développés’) et demeure en leurs
présences presque dans son état primitif, 100 encore non
dénaturée. C’est pourquoi il est intéressant de savoir dans quelle mesure les
années passées en Araucanie influencèrent votre développement psychique… Mais que
s’est-il passé avec votre petite amie Mae ?
–A partir du moment où nous
quittâmes l’Hôtel Central, il me fut quasiment impossible de la revoir. Au
cours des premiers mois dans notre nouvel appartement, ma mère faisait encore
venir les repas de l’hôtel. Chaque fois que j’en avais l’occasion, je profitais
de cette espèce de cordon ombilical qui nous unissait à notre premier foyer et
je m’arrangeais pour accompagner le domestique chargé d’aller chercher la
‘vianda’ –un cylindre composé de petites casseroles blanches dans lesquelles le
chef disposait méthodiquement les plats– avec l’espoir de rencontrer Mae. Mais
elle se lassa de mon éloignement et notre passion s’acheva sans explications le
jour où je la surpris jouant dans le hall avec un autre garçon, le fils d’un
nouveau client…
–Eros énergumène !–
s’esclaffa le Docteur M. –Vous avez commencé très tôt votre apprentissage du
mal d’amour ! Bien. Nous avons assez parlé pour aujourd’hui. Nous continuerons
demain…
La
Société des Hommes Célestes
La
Société des Hommes Célestes
Etape 6
Octobre
Si la découverte de
la culture araucane fut pour moi une surprise majeure (poursuivis-je ce matin),
l’Institut Saint Joseph, où j’allais être éduqué selon les canons du
christianisme et de la civilisation européenne, ne m’en étonna pas moins. Bien
que Temuco ne fût pas la forteresse que j’avais imaginée, au centre de la ville
s’élevait, tel un bastion, l’Institut bâti par la congrégation de La Salle,
retranchée en plein cœur de l’Araucanie pour propager l’enseignement chrétien
et la culture française.
Dès le début de
notre installation dans le sud, j’avais entendu mes parents discuter du choix
de l’établissement scolaire où je serais inscrit. Bien sûr, leur idéal était de
donner à leur fils la meilleure éducation et la meilleure instruction qu’on
puisse recevoir sur Terre.101 Mon beau-père,
homme de science et franc-maçon, aurait préféré l’un des établissements publics
de la ville, où Pablo Neruda et Gabriela Mistral avaient étudié et travaillé,
mais ma mère, soucieuse de ses relations sociales, ne voulut pas envisager
d’autre possibilité que mon inscription dans une institution privée. «Plus tard
tu pourras exempter de toute culpabilité tes parents, qui uniquement veulent
ton bien, comme tous les parents pieux et responsables»,102 m’assura maman. En
effet, l’Institut Saint Joseph était non seulement l’établissement où les
familles aisées de Temuco envoyaient leurs fils, mais son internat, réputé dans
toute La Frontera, hébergeait les héritiers des plus riches propriétaires
terriens de la région, dont beaucoup étaient des Français et des Allemands
installés au Chili depuis le XIXe siècle. Ces arguments, mais aussi l’envie de
m’éloigner de la maison, firent céder mon beau-père, qui accéda au désir de
maman.
Mon intégration à
l’internat coïncida avec l’arrivée de l’hiver austral, précoce et pluvieux. Le
ciel perpétuellement couvert de nuages, les jours et les semaines d’une pluie
interminable,103 les rues
ruisselantes d’eau et les habitants protégés par leurs imperméables et leurs
sabots en caoutchouc, créaient un nouveau décor dans lequel la vie simple et
ensoleillée de mes premières années, se transforma dans une existence qui
s’abritait derrière les carreaux humides des fenêtres et dans laquelle mes
études allaient primer largement sur le jeu. J’avais sept ans quand, valise à
la main, je me retrouvai au pied de mon lit dans le dortoir réservé aux
internes les plus jeunes. La séparation d’avec ma mère me plongea dans une
affliction proche de celle que j’avais connue lors de la mort de mon père, mais
maintenant j’étais suffisamment lucide pour comprendre d’où venait ma disgrâce
et qui étaient les coupables de ma douleur morale. Muet et triste, j’allais par
les vastes patios sautant de dalle en dalle pour éviter les flaques d’eau,
cherchant le refuge naturel des gigantesques araucarias qui étalaient leur
ramure en forme de parapluie. De cet abri, je contemplais l’intense agitation
des centaines d’élèves dont quelques-uns, ceux des cours supérieurs, portaient
déjà moustache et cravate.
Pendant les
premiers jours j’éprouvai la crainte d’être emporté par cette multitude
mouvante, vive et inconsciente comme une amibe monstrueuse, et je passais la
plus grande partie de la nuit à pleurer silencieusement au fond de mon lit.
Cependant, peu à peu, cette tristesse céda le pas à la curiosité. Le bruyant
désordre des corps et des mouvements qui régnait pendant les récréations, était
arrêté brusquement par deux coups de cloche. Simultanément, les élèves
restaient immobiles à la place qu’ils occupaient. Deux nouveaux coups de cloche
les libéraient, juste le temps nécessaire pour former les rangs dans un silence
grave, avant d’obéir au signal de chaque professeur qui les faisaient entrer en
ordre dans les salles de classe. Il me fallut quelques semaines pour apprendre
les règles qui régissaient cette citadelle où désormais je vivais, à répondre
aux sonneries, cloches et sifflets qui agissaient sur nous comme des fils
invisibles. J’éprouvais même un certain plaisir à me soumettre à ces rites
élémentaires, gagnant ainsi l’estime des religieux, en particulier celle du
Frère François –‘el Hermano Pancho’– mon premier maître.
La salle de la
troisième préparatoire, niveau scolaire où je fus inscrit malgré mon âge
inférieur à celui exigé, se trouvait un peu excentrée du reste du collège et
située à côté de la chapelle. Le Frère François, notre instituteur, était un
vieux mathématicien français qui consacrait les dernières années de sa vie à
l’éducation des plus petits. Assis sur mon banc, j’observais ses gros souliers
noirs, aux pointes relevées, et le petit plastron rectangulaire, raide et blanc
comme une carte de visite, qui interrompait la sombre monotonie de son
habillement. Il passait lentement entre les rangées des pupitres, baguette de
bois à la main, mouchant son énorme nez dans un morceau de tissu qu’il sortait
d’une de ses manches, et s’adressait à nous d’une voix caverneuse dans laquelle
on percevait, irréductible, l’accent de sa langue natale.
Avant de commencer
les classes du matin, mais aussi avant et après chaque récréation, nous devions
rester debout près des bancs, faire le signe de croix et réciter le Notre Père,
l’Ave Maria et le Gloria, signe et prières pour moi inconnus et que je
m’efforçais d’imiter en espionnant du coin de l’œil mes camarades. Remuant les
lèvres en silence, je me cachais derrière l’élève qui me précédait dans la
file, pour ne pas être pris en défaut par ‘el Hermano Pancho’, lequel dirigeait
les oraisons debout sur l’estrade où était installé son bureau. Mon incertitude
et ma peur ne cessèrent que quelques jours après mon intégration aux cours
(retardée à cause du déménagement dans notre nouvel appartement), lorsque le
Frère François déposa sur mon pupitre mes livres de classe, empilés les uns sur
les autres, couronnés par un volume à la fois plus petit et plus épais, doté
d’une couverture en carton noir. C’était un missel contenant les prières qui
m’étaient inconnues et que j’allais commencer à mémoriser à partir de ce jour.
Joints au missel, je trouvai un catéchisme élémentaire à la couverture
violette, le livre de lecture, un manuel d’arithmétique et un autre de
l’Histoire du Chili, sur lequel je découvris avec joie le portrait de Bernardo
O’Higgins, seul personnage qui me fût familier dans cet univers peuplé de
figures inconnues, parfois effroyables, comme celles qui illustraient le livre
d’Histoire Sainte, couleur vert pomme.
Ces livres, tout
comme les cahiers neufs, le papier buvard, l’encrier rempli d’encre bleue et le
porte-plume en bois vernis, eurent sur moi l’effet d’un cadeau inespéré qui me
combla de joie et d’enthousiasme. Et, alors même que leur utilisation
quotidienne les avait déjà défraîchis, je les posais devant moi essayant de
revivre le moment où le Frère François me les avait apportés, sorte
d’initiation à une connaissance dont j’ignorais encore l’importance et les
limites. Chaque soir, avec une grande application, je prenais mon porte-plume
et traçais les huit lignes de copie obligatoires, avant de préparer les leçons
du jour suivant. Je regrettais mes anciennes lectures, bien plus intéressantes
que celles de mon nouveau manuel, chargé de récits ennuyeux qui racontaient le
destin catastrophique des enfants désobéissants ou impies, et la gloire de ceux
qui savaient être des fils et des catholiques modèles. Les fins de semaine,
c’était mon beau-père lui-même qui –luttant contre ses convictions maçonniques–
m’aidait à réviser les leçons de catéchisme, matière plus importante et décisive,
selon le Frère François, que l’histoire ou l’arithmétique.
Pas à pas je
parvins à connaître d’autres secteurs de cette complexe citadelle qu’était
l’Institut Saint Joseph : le grand gymnase qui servait également de salle de
cérémonies, la librairie et la petite pâtisserie ouvertes à chaque récréation,
le réfectoire aménagé sous la chapelle, les nombreux terrains de basket-ball
(le jeu favori des élèves), puis le jardin couvert de bougainvilliers qui
entourait le bureau de la direction et, au-dessus de celui-ci, le musée
Araucan. Ce dernier n’était qu’un vaste grenier au plafond très haut, mal
éclairé, où s’entassaient un grand nombre d’objets et d’armes ayant appartenu
aux Mapuches : outils agricoles, statuettes en bois, assiettes en terre cuite,
arcs, flèches et haches, lance-pierres, etc. Dans cet endroit lugubre je
repérai aussi quelques portraits de personnages pour moi tout à fait anonymes,
parmi lesquels celui du Roi français de l’Araucanie, Antoine de Tounens, et
celui de Don Alonso de Ercilla y Zúñiga, l’auteur de L’Araucana. Plus
tard j’apprendrais qu’Antoine de Tounens avait été un avoué périgourdin qui, en
1861, créa l’éphémère royaume de la Nouvelle France. Cet humaniste, un peu fou,
avait voulu libérer le peuple araucan de la tutelle chilienne, ce même peuple
dont Alonso de Ercilla raconta la lutte contre les conquérants espagnols dans
une épopée écrite au XVIe siècle, poème fondateur de la littérature
latino-américaine et chef-d’œuvre méconnu de la littérature universelle.
La chapelle de
l’Institut s’élevait dans l’aile la plus moderne de l’édifice, construite dans
un style vaguement néo-classique. Je me souviens avec précision de ma première
visite, du silence quasi parfait qui régnait à l’intérieur, de la lumière
tamisée qui traversait les vitraux multicolores et de la surface brillante et
impeccable du sol dallé. Fasciné par cette ambiance qui contrastait avec le
bruit de la cour, avec l’obscurité et l’odeur fétide des salles à manger
aménagées en dessous, j’eus l’impression d’avoir dépassé les limites d’une zone
interdite. La présence de quelques élèves qui entraient et sortaient sans
entraves, finit par me tranquilliser et je longeai timidement l’allée centrale
m’extasiant devant la couleur des vitraux mauves, jaunes et rubis, vert
émeraude et bleu roi, qui représentaient des scènes religieuses dont j’ignorais
tout. Sans savoir quelle attitude adopter, je posai mon regard sur l’autel
principal, entre les colonnes duquel se détachaient trois statues. L’une
d’elles, la plus élevée, représentait le Christ, et les deux autres, la Vierge
Marie et son époux, Saint Joseph.
Le Christ, les
traits doux et bienveillants, barbu et coiffé d’une longue chevelure de plâtre
se répandant sur ses épaules, désignait l’infini d’une main et, de l’autre, son
propre cœur qui surgissait miraculeusement par-dessus ses vêtements. Saint
Joseph avait des yeux en verre et tenait entre ses bras, collé fermement à sa
tunique marron, un rameau de lis fleuri. Et la Vierge, vêtue de pesantes et
rigides tuniques blanches et bleu ciel, regardait vers le même infini que son
Fils. Je ne connaissais pas les relations familiales existant entre ces statues
couvertes de fleurs, ornées de petites ampoules électriques vissées sur les
rayons en bois d’une sorte de soleil artificiel, et j’ignorais aussi la raison
d’être d’une lumière rouge qui pendait sur un tabernacle doré, au centre de
l’autel. Intuitivement, cependant, je me laissai imprégner par le mystérieux
respect qui émanait de plusieurs élèves agenouillés sur les bancs et je pris la
même attitude de pieuse adoration.
A partir de ce jour
et à mesure que l’étude du catéchisme et les sermons du Frère François allaient
me convaincre de l’importance de prier, je retournerais à la chapelle essayant
de récupérer la paix que j’avais perdue après la mort de papa. Je me rendis
compte qu’à l’intérieur de cet espace sacré, l’ordre annoncé par les cloches et
imposé par les prières avant et après les cours, y atteignait son point
culminant. Lors de mes visites successives (et le nombre de visites au
Sanctuaire permettait aux religieux de faire la différence entre les ‘bons’ et
les ‘mauvais’ élèves), je fis la connaissance des autres personnages de ce
monde à la fois fantomatique et lumineux, en particulier ceux qui figuraient
sur les vitraux, importés directement de France. Je découvris le visage
angélique et le corps cuirassé de Jeanne d’Arc, l’attitude grave et sèche du
fondateur de la congrégation –Saint Jean Baptiste de la Salle-, le regard
solennel de Louis IX, le roi médiéval dont la présence symbolique à proximité
des réserves araucanes m’apportait des échos fabuleux d’une civilisation
lointaine, à laquelle j’étais pourtant lié par l’origine de mon père.
D’ailleurs, les élèves d’origine française étaient nombreux à l’Institut,
surtout parmi les internes, dont les parents étaient les colons installés dans
la région. Et j’écoutais –touché par la même fascination avec laquelle jadis
j’avais écouté mon père– les Barthou, les Châteaux, les Ocqueteaux, les
Marchant, les De la Harpe, etc., parler entre eux dans cette langue mystérieuse
qu’était pour moi le français et que, grâce à eux, j’allais entendre tout au
long de mon enfance.
Assister à la messe
obligatoire du jeudi et à la messe dominicale, ouvrit mon intelligence à une
compréhension progressive de l’univers catholique. N’ayant pas fait la Première
Communion, je devais me contenter de participer à l’office d’une manière
passive et non sans envie je voyais s’avancer vers l’autel les élèves qui
allaient communier, paupières baissées, accompagnés par la musique du grand
orgue installé à l’étage, au fond de la chapelle. Je devais également me
contenter de faire chorus aux formules de latin que je ne comprenais pas, et
qui s’écoulaient de mes lèvres comme un petit ruisseau coule sur les cailloux
qui ne comprennent rien à son murmure.104 J’imitais aussi les
mouvements de mes voisins, lesquels se mettaient debout ou s’agenouillaient,
chantaient ou priaient d’après les ordres que le Frère Directeur donnait avec
ses mains, dans l’attente de la fin d’une cérémonie qui d’habitude, car nous
étions encore à jeun, me paraissait interminable.
Peu à peu je pus
identifier dans mon missel plusieurs des oraisons latines, traduites et lues en
castillan par le Frère François, et je connus ainsi l’existence de
Melchisédech, d’Abraham et d’Isaac, de l’Archange Gabriel et de beaucoup
d’autres saints, hommes et noms qui nourrissaient ma fantaisie d’images
auxquelles j’attribuais une réalité aussi intense et matérielle qu’à celles des
statues de la Vierge et de Saint Joseph. ais, plus que tout autre chose, la
lecture de l’Histoire Sainte –à laquelle nous consacrions chaque jour la
dernière heure de la matinée– m’aida à consolider les idées et les sentiments
éveillés dans mon esprit par les prières. Et cet univers fictif ou historique,
mais pour moi bien réel, au centre duquel se trouvait le peuple d’Israël, le
Christ et ses apôtres, allait m’accompagner en permanence, bien au-delà de la
chapelle du collège…
–Autrement dit –commenta le Docteur M.,
tout en regardant sa montre– vous étiez déjà, dans votre enfance, entré en
contact avec les Hommes Célestes…
–La Société des Hommes
Célestes est une réalité aussi concrète que la société américaine– me
défendis-je. –L’existence des anges, des démons et des saints a cessé de me
préoccuper depuis de nombreuses années.
–Nous n’avons plus le temps
aujourd’hui pour en parler, mais j’aimerais vous rappeler que, comme tout être
humain, vous êtes également un homme doté de fantaisie et d’imagination. Et il
est très difficile, surtout pendant l’enfance, de distinguer les limites qui
séparent le monde imaginaire du monde réel… Enfin. Nous aurons l’occasion
d’approfondir tout ceci une autre fois… A bientôt.
–So long. But these slender questions Wagner can decide ! Hath
Mephistophilis no greater skill ?–105 haussai-je la voix, mi-furieux, mi
déçu, tandis que le Docteur M. disparaissait dans le couloir.
(Diable ! Que le Docteur M.
est décevant ! Non seulement il ne comprend rien aux Hommes Célestes, mais en
tant que démon il n’est pas non plus très malin. Au lieu de m’imposer d’écrire
comme un écolier, ne pourrait-il pas m’offrir une nouvelle Marguerite, une
villa au bord de la Méditerranée, un cabriolet de luxe, une tournée des
grands-ducs dans les cabarets de la ville ? J’ai bien peur d’être obligé de me
débrouiller tout seul !)
(Fin Etape 6)
La
Société des Hommes Célestes
La
Société des Hommes Célestes
Etape 7
Octobre
Alors que j’étais en troisième préparatoire (repris-je
aujourd’hui mon récit), on m’inscrivit à mon insu à l’Archiconfrérie de
l’Enfant Jésus, où étaient réunis les meilleurs élèves des trois premiers cours
du primaire. Il n’y eut jamais de réunions ni d’activités particulières au sein
de ce groupe et je ne me rappelle que du jour où, chacun de nous portant autour
du cou un ruban rose et une médaille en plomb, nous fûmes rassemblés dans la
cour devant le photographe de la revue du collège. Le Frère François me plaça
juste au milieu de mes camarades et je découvrirais plus tard dans la revue
(non sans surprise, car personne ne m’en avait informé), mon propre nom en tant
que Président de l’Archiconfrérie. Ce fut ma première participation à une
association catholique, involontaire et sans conséquence. Or, l’année suivante,
on me proposa d’intégrer la Croisade Eucharistique, organisation réservée aux
élèves des trois dernières années préparatoires. Le spectacle des Croisés,
ceints d’une splendide écharpe bleue s’approchant de l’autel pour recevoir la
Communion, m’avait tellement impressionné que j’acceptai de participer à ce
groupe de privilégiés, lesquels, de surcroît, m’aideraient à me défendre contre
l’agressivité des internes plus âgés. Depuis mon arrivée, j’avais reçu
plusieurs fois des gifles et des coups de pied, aussi bien dans les dortoirs
que dans la salle à manger, où les Frères n’arrivaient pas à imposer le même
ordre que dans la cour ou dans les salles de classe. Faisant désormais partie
d’une élite, je me sentais d’autant mieux protégé que les autres Croisés
pouvaient venir à ma rescousse en cas de conflit.
Comme mes parents ne m’autorisaient toujours pas à faire ma
Communion, je restai, pendant cette première année, au niveau le plus bas de la
stricte hiérarchie militaire de la Croisade. Je dus me résigner à ma qualité de
‘soldat’, jaloux de mes camarades déjà ‘capitaines’ qui avaient, eux, un
insigne doré, émaillé de couleurs vives, tandis que le mien n’était que de
couleur argentée, orné d’une simple croix de malte émaillée de bleu. Néanmoins,
quand j’intégrai la sixième préparatoire et commençai ma préparation pour
recevoir le sacrement de l’Eucharistie, le Frère Etienne –chef du cours et
responsable de la Croisade– me nomma capitaine, avancement qui m’ouvrait le
chemin pour devenir éventuellement Général des Croisés. Ma première Communion
allait marquer mon incorporation définitive au catholicisme, me permettant de
participer, à égalité avec mes camarades, à la vie religieuse du collège. J’eus
alors le droit de me confesser et, convenablement paré de mon écharpe bleue, de
m’approcher de l’autel pendant la messe afin de partager le ‘Banquet de
l’Eucharistie’. Mais ce ne serait qu’une année plus tard que ma progression à
l’intérieur des organisations catholiques atteindrait son apogée. Les élèves
des Humanités étaient invités à s’inscrire à la Congrégation de Marie,
association beaucoup plus démocratique que la Croisade, laquelle dépendait des
dictats suprêmes du Frère Etienne. Par contre, les membres de la Congrégation
de Marie élisaient leurs dirigeants à partir d’une liste de candidats proposés
(et là s’arrêtait la démocratie de la République de Marie) par le Frère Jean,
responsable de la Congrégation. Dès le début je fis partie des dirigeants, ce
qui me donnait le droit de communier décoré d’un brillant ruban de soie
blanche, d’où pendait une lourde médaille en argent gravée à l’effigie de la
Vierge, notre patronne vénérée. Je développai une dévotion passionnée à l’égard
de cette Dame qui m’aidait du Ciel à lutter contre le plus épouvantable des
fléaux selon le Frère Directeur : la masturbation, appelée par les religieux
‘vice solitaire’ et, aussi, pour des raisons que je ne comprenais pas, car je
n’y voyais aucun mal, ‘mauvaise action contre soi-même’.
Pour se débarrasser de moi les fins de semaine, ma mère
m’autorisait à utiliser le laisser-passer que mon beau-père avait obtenu pour
entrer dans les quatre cinémas de la ville, privilège dont j’abusais
abondamment. Ainsi je tombai amoureux, à huit ans, de Dorothy Lamour, Yvonne de
Carlo, Heddy Lamarr, Diana Durbin, Susan Hayward, Deborah Kehr, Lana Turner,
Betty Grabble, Cyd Charisse et autres actrices américaines qui jouaient le rôle
d’héroïnes dans les films de cow-boys et les mielleuses comédies musicales
tournées à Hollywood. Ces dernières, à l’égal des extraits publicitaires des films
à venir –les synopsis– échappaient à la censure ‘interdit aux moins de quinze
ans’, et je finirais par leur donner ma préférence car on y voyait les
danseuses à moitié dévêtues, exhibant impunément leurs jambes, leurs poitrines
et leurs fesses magnifiques. Eliana, l’employée de maison qui nous avait suivis
depuis Santiago, achetait désormais chaque semaine la revue Ecran, dans
laquelle apparaissaient les vedettes de cinéma photographiées dans des poses
provocantes. La plus mauvaise action contre moi-même consistait, avant de
m’endormir, à évoquer leurs formes pulpeuses, tout en me caressant le sexe
quand je couchais à la maison, et seulement en pensée quand je couchais à
l’internat, où les Frères vérifiaient si nos mains étaient bien sur les draps,
sous peine d’aller en Enfer après la mort et à la douche froide dans le futur
immédiat.
Le Frère Directeur organisait périodiquement des cycles de
conférences destinées à mettre un frein au ‘vice solitaire’ qui, d’après ce que
j’arrivai à en déduire, provoquait de terribles dégâts non seulement chez les
internes, mais aussi chez les externes et, probablement, chez les religieux
eux-mêmes. Le Directeur –surnommé ‘El Taco’(Le Talon), parce qu’il portait des
chaussures pourvues d’énormes talons afin de compenser sa petite taille– était
un excellent orateur qui nous racontait des histoires épouvantables sur le
destin des enfants impurs, écrasés par un camion envoyé par la justice divine
ou assassinés par une ombre nocturne qui sautait de lit en lit dans le dortoir des
internes. Dans tous les cas, l’âme des infortunés serait jetée dans le feu
éternel où personne, pas même leurs parents, ne pourraient les aider. Les
sermons finirent par me convaincre –en dépit de la douce et apaisante réalité
du plaisir– que la jouissance sexuelle était la source de tous les malheurs que
Dieu pouvait nous envoyer et, surtout, du mépris et des châtiments infligés par
les religieux aux élèves qui évitaient la communion hebdomadaire, révélant
ainsi la lascivité de leur âme. La pratique de la masturbation, qui jusqu’alors
m’était apparue aussi agréable qu’anodine, devint un péché dans lequel je
continuai de tomber, mais dorénavant accompagné d’angoisses et de tourments
émotionnels qui me laissaient exténué, y compris lorsque mon combat contre la
Chair se terminait en victoire.
Le cinéma, danger redoutable dans ma lutte pour la
‘pureté’, créa dans ma conscience une sorte de contrepoids à l’univers
religieux. Face au rite de la messe dans la chapelle resplendissante de
lumières, remplie de fleurs, traversée par les vibrations majestueuses de
l’orgue et des chœurs, la projection cinématographique dans une salle complètement
obscure à l’exception de l’écran, espèce d’autel multicolore et vivant,
représentait la contrepartie exacte. Pourtant le cinéma, bien qu’étant
essentiellement un spectacle, me paraissait moins spectaculaire que les
cérémonies religieuses, peut-être parce que mon attitude y était passive,
tandis que pendant la messe j’étais un participant actif. Au cinéma, phénomène
à la fois immédiat et éloigné de moi, où régnait un ordre et un silence
interrompu uniquement par les exclamations qui ponctuaient la mort du bandit ou
le baiser final du couple de héros, ma fantaisie acceptait aisément ce monde
virtuel. Mais, quand arrivait la fin du film et que les lumières de la salle se
rallumaient, je rechutais désagréablement dans la réalité quotidienne, séparé
brutalement d’un univers que je supposais exister dans un pays lointain –les
Etats-Unis– et qu’à partir de cet instant j’allais tenter de recréer dans mes
jeux, comme s’il eût été essentiel pour restituer à ma vie son sens et sa
stabilité. A l’envahissement progressif de mon esprit par les images des
saints, de la Vierge et du Christ, s’ajouta donc cet autre courant formé par
des héros et des étoiles qui, à l’inverse des archétypes proposés par le
catholicisme –structurés autour de la crainte de Dieu, la charité, l’humilité
et la pureté– mettaient l’accent sur la vaillance et la force, la conquête des
honneurs et de la richesse et, en particulier, sur les délices de l’amour
charnel, d’autant plus tentant qu’il était interdit…
–Je vous comprends– dit le
Docteur M., d’un air qui me parut légèrement goguenard. –‘Les stars’
américaines font rêver dans la mesure où les êtres humains sont sujets à
percevoir et à ajouter foi à n’importe quelles balivernes106, surtout lorsqu’elles viennent du
cinéma ou de la télévision. Certes, le cinéma était aussi dans votre cas une
espèce de soupape, de porte de sortie de ce monde étroit et asphyxiant de
l’internat et de l’enseignement religieux. Pourtant, même s’il vous
divertissait et vous apportait une connaissance indirecte de mondes éloignés,
cette porte de sortie qu’il vous offrait n’allait pas vers la réalité, mais,
encore une fois, vers la fantaisie. Autrement dit, si le cinéma contribua à
vous équilibrer par rapport à l’univers imaginaire de la religion, cet
équilibre n’eut pas lieu entre fantaisie et réalité, mais entre fantaisie et
fantaisie. Et aux Hommes Célestes venus de l’Histoire Sainte, s’ajoutèrent les
étoiles du firmament… cinématographique américain. J’insiste sur ce dernier
point parce qu’il est nécessaire de tenir compte du fait que si le contact avec
la nature et la vie de la région de Temuco favorisa en vous l’influence de la
culture araucane, et si votre internat à l’Institut Saint Joseph vous apporta
l’influence de la culture européenne, le cinéma vous plaça sous l’influence de
l’Américan Paradise, ce fantastique paradis inventé à Hollywood. Nous ne
pouvons pas encore établir la signification précise de ce croisement
d’influences dans votre enfance, mais sans doute la poursuite de votre récit
nous apportera la clarification nécessaire… De quoi parlez-vous ensuite dans
votre autobiographie ?
–De ma sexualité et des moyens que j’utilisais pour
la réprimer – répondis-je.
–Bien– dit le Docteur M., en quittant son siège. –Laissons
ce thème pour la prochaine séance…
Octobre
L’influence qui me permit d’ériger une solide barrière
contre le sexe (continuai-je ma lecture), barrière avec laquelle j’arrivais à
éloigner presque complètement les images érotiques et, par conséquent, à
éradiquer la masturbation pendant de longues périodes, fut l’engagement
progressif de ma volonté dans la bataille pour les honneurs scolaires.
Toutefois, de la même façon que pendant la troisième préparatoire les concepts
de péché, d’impureté, d’offense à Dieu et de châtiment éternel ne m’avaient
inquiété que d’une manière ambiguë et superficielle, je n’accorderais une
véritable importance à la conquête des honneurs scolaires que dans les années
suivantes. Les notes –auxquelles à l’Institut on attribuait une valeur aussi
grande qu’aux dévotions religieuses– étaient octroyées chaque semaine par le
Frère Directeur, qui passait dans nos classes le samedi matin. Debout à côté de
l’estrade, il nommait les élèves par ordre alphabétique et annonçait les notes
obtenues en Conduite, Application, Politesse et Ponctualité, disciplines pour
moi sans signification précise. Puis, ceux d’entre nous qui avaient obtenu la
note maximale –7– dans chacune de ces disciplines, étaient invités à se lever
et à s’approcher du Directeur lequel, d’un geste théâtral, plongeait une main
dans un grand pot coincé sous son bras et sortait une poignée de bonbons pour
les distribuer en guise de récompense.
Pour des raisons qui m’étaient obscures, car je n’avais pas
encore associé ces chiffres que le Frère François annotait dans nos livrets
avec mon comportement au collège, j’étais habituellement appelé à l’estrade et
il me semblait normal d’avoir obtenu ‘quatre 7’ et de recevoir les bonbons. Les
rares occasions où cela n’eut pas lieu (sans savoir non plus pour quelle
raison), j’éprouvai une émotion mélangée d’incrédulité et d’humiliation, qui me
fit comprendre l’importance aussi bien morale que gastrique d’être dans le
groupe des élus. Aux qualifications hebdomadaires s’ajoutaient les notes
trimestrielles, beaucoup plus nombreuses parce qu’elles englobaient la totalité
des matières étudiées. Et au pied de la colonne de chiffres portés sur la page
centrale du livret, face à la rubrique ‘points’, figurait le total des notes et
le rang obtenu par chaque élève. Le jour où je fus le premier, place que je
n’avais pas cherchée simplement parce que je n’avais pas encore compris son
intérêt, mon beau-père –qui rarement me souriait– me donna l’accolade et me fit
cadeau d’un flambant billet de cinq pesos, félicitation et récompense qui ne se
reproduiraient jamais plus, mais qui suffirent à me persuader qu’il était
avantageux d’être un bon élève et surtout, d’être ‘le premier de la classe’,
but qui dorénavant orienterait tous mes efforts.
Mes bons résultats au cours de la troisième préparatoire
décidèrent mes parents à me faire sauter le cours suivant et à intégrer
directement la cinquième préparatoire. Désormais, tout au long de mes années
d’apprentissage, j’allais traîner comme un pied bot ma différence d’âge,
irrémédiablement inférieur à celui de mes condisciples. Et, alors que je venais
juste de m’adapter aux conditions imposées par l’internat, il me fallut, encore
une fois, affronter de nouvelles matières et m’habituer à de nouveaux
camarades. Ces derniers non seulement dominaient l’art de la division et de la
multiplication, de la conjugaison des verbes, de la calligraphie et du dessin
technique, possédant déjà les premiers éléments du français et de l’anglais,
mais ils étaient nettement plus robustes et sportifs que moi et, surtout,
beaucoup plus mûrs émotionnellement. En outre, en cinquième préparatoire les
résultats hebdomadaires comprenaient les notes de toutes les matières, dont
l’addition déterminait implacablement la place méritée par chacun des élèves.
Seuls les trois premiers étaient invités à monter sur l’estrade d’honneur pour
recevoir les bonbons et les félicitations du Directeur, heureux trio dans
lequel je ne parvenais pas à m’introduire. Cette situation déplorable m’obligea
à augmenter le nombre d’heures que je destinais à l’accomplissement de mes
devoirs, si bien que le temps que je consacrais au jeu finit par disparaître…
–Certainement, les enfants
qui vont à l’école ont à apprendre par cœur tant de leçons, tant de poésies de
toutes sortes, que les pauvres n’ont jamais le temps de s’adonner à aucun jeu–107, soupira le Docteur M. –Et
cependant le jeu, comme les psychologues modernes l’ont montré sans équivoque,
est le point de départ de tout véritable apprentissage… Mais continuez, je vous
prie…
Hélas, même en travaillant plus que les autres, je
n’arrivai pas à récupérer la place d’honneur à laquelle innocemment je m’étais
accoutumé pendant la troisième préparatoire. Je commençai donc à prêter
attention aux recommandations du Frère Directeur, qui nous assurait que la
Vierge et l’Enfant Jésus pouvaient nous aider dans nos études, et que la
dévotion à leur égard, ainsi que l’absolue pureté du corps, étaient les
meilleurs moyens pour obtenir la place la plus élevée. Ainsi, piété et succès,
pureté et ‘première place’, devinrent pour moi une entité indissociable.
Autrement dit, si je ne parvenais pas au succès scolaire que je désirais, cela
ne pouvait provenir que de ma présence peu agréable aux yeux de Dieu parce que
je ne savais pas me protéger des tentations de la chair, comme les Frères nous
le martelaient inlassablement. Ma mère, de son côté, venait appuyer cette
vision des choses. Très réservée au sujet du sexe, thème qu’elle évitait
soigneusement d’évoquer devant moi, elle trouvait dans les pratiques
religieuses un bon moyen pour contrôler ma conduite. Et même si mon beau-père
ne cachait pas sa désapprobation en me voyant prier à genoux au pied du lit
avant de me coucher ou arriver à la maison en fin de semaine avec le portrait
de quelque saint que je posais sur son bureau en remplacement d’un tableau ou
d’une statuette qui me semblait obscène, il acceptait mon puritanisme en
silence, d’autant qu’il coïncidait avec mon intense investissement dans les
études…
–C’est une idée funeste de
vouloir à tout prix éviter de parler aux enfants de la question sexuelle108– dit le Docteur, m’interrompant
de nouveau. –L’onanisme est, précisément, l’une des conséquences de cette
éducation qui a pour principe le silence autour de la sexualité…
–Pour être sincère, je
comprends les parents qui ne veulent pas aborder cette question avec leurs
enfants– répliquai-je. –Je vois mal ma mère ou mon beau-père ou les Frères des
Ecoles Chrétiennes me donnant des leçons sur la vie sexuelle. D’ailleurs, je ne
l’aurais pas supporté. Aujourd’hui, il paraît que les enfants sont instruits à
l’école sur tout ce qui concerne la reproduction, ses mécanismes et ses
dangers. Mais ces informations, plutôt physiologiques, n’auraient pu
m’expliquer pourquoi la jouissance sexuelle était considérée comme quelque
chose de mauvais et de condamnable.
–Bonne remarque– convint le
Docteur. –L’éducation sexuelle ne peut se borner à expliquer le mécanisme de la
reproduction. Il faudrait éclairer le lien entre les données purement
physiologiques du problème et ses aspects psychologiques et moraux. Mais
continuons, s’il vous plaît…
En dépit de mes visites à la chapelle lors de
chaque récréation et des prières que je récitais chaque soir au lieu de penser
aux lèvres de Rita Hayworth ou aux jambes de Marlène Dietrich, il me fut
impossible d’avancer au-delà de la septième place sur les trente élèves qui
composaient la classe. Moqueur, mon beau-père attribuait ce classement à la
faiblesse de mon caractère, et me citait le cas d’enfants capables des plus
incroyables prouesses intellectuelles. Je faisais ce que je pouvais, mais il me
fallut attendre l’année suivante, la sixième et dernière préparatoire, pour me
placer parmi les premiers. Malheureusement, tourmenté de toutes parts par la
compétition scolaire, la menace de l’Enfer, la lutte contre le plaisir sexuel
et l’incompréhension de mes parents (pour lesquels l’unique façon de justifier
le prix élevé de mon internat était que je leur offrisse les meilleures notes),
je finis par montrer des signes d’épuisement. L’angoisse me submergeait au
point que je ne réussissais à m’endormir qu’après de longues heures d’insomnie,
durant lesquelles j’avais peur d’être emporté par un démon ou de voir ma maison
détruite par le feu divin. De plus, une fois endormi, les horreurs du châtiment
éternel hantaient mes rêves et souvent je me réveillais en proie à des
cauchemars, hurlements et apparitions horribles et épouvantables.109 Je vivais alors comme dans un rêve, affligé par la terreur de la mort
inévitable.110
L’accomplissement des devoirs scolaires,
obligation agréable au commencement de mes études, se mua en une véritable
hantise. L’arithmétique, la géographie, l’histoire, la grammaire cessèrent
d’être les matières pleines d’intérêt qui avaient éveillé mon appétit de
connaissance, et devinrent de simples prétextes à une compétition impitoyable
pour être le meilleur élève, exacerbée jusqu’à la cruauté par les Frères. Etre ‘le
premier de la classe’, performance qui au début me semblait un jeu que
j’acceptais croyant faire ainsi plaisir à mes parents et à mes professeurs (une
façon de les aimer, en quelque sorte) devint pour moi une terrible obsession.
J’imaginais que mes camarades, dangereux rivaux dans cette sorte de lutte
insensée pour obtenir une place d’honneur, fouillaient subrepticement mon
pupitre pour voler et copier mes devoirs. Pire, je me croyais victime de
machinations perverses destinées à me confondre, à ralentir mes progrès, à me
causer des humiliations honteuses. Et si je ne suis pas tombé malade, ce fut
grâce à mon intégration, l’année suivante, en première année d’Humanités où,
par règlement, les nombreux élèves de la sixième préparatoire étaient divisés
en deux groupes, A et B, selon leur âge. Je restai dans le groupe des plus
jeunes, éloigné de mes rivaux les plus dangereux…
–L’épisode des terreurs
nocturnes est frappant– remarqua le Docteur M.
–Cette époque fut l’une des
plus dures de mon enfance. J’avais l’impression, quand je fermais les yeux pour
m’endormir, qu’une sorte de pieuvre, excessivement flexible et froide,
allongeait –furtivement mais inexorablement– ses tentacules vers mon cœur.111 Alors, je me mettais à crier,
obligeant le Frère Surveillant à allumer la lumière…
–Oui. C’était sans doute
terrible pour vous. Cela dit, si nous tenons compte du temps écoulé depuis lors
et des différences qui naturellement existent entre un enfant et un adulte,
nous pouvons repérer les prémices de ce qui deviendra votre mode de
fonctionnement au cours de ces derniers mois…
–Je ne sais pas, je ne me
rappelle pas bien, même si j’ai encore de vagues réminiscences de ce que je
ressentais alors.112 Je sais simplement
qu’à cette époque j’étais un enfant et que tout ce monde était plutôt fictif. Je le vois avec une grande clarté. En revanche, je suis maintenant un adulte et ce monde dans lequel je vis est parfaitement réel. Il n’a rien à voir avec la fiction.
–Vous faites des
différences trop tranchées entre enfance et vie adulte. Comme si l’enfant et
l’adulte étaient deux êtres différents et non des phases de l’évolution d’un
même être, qui va de l’âge préparatoire à l’âge responsable en quelques années.
–Je suis entièrement
d’accord avec vous…
–Intellectuellement les
choses sont peut-être claires pour vous, mais pas émotionnellement. Ce que
j’essaie de vous dire, c’est que dans sa vie courante un homme adulte utilise
la fiction comme le ferait un enfant, ou presque. Or l’adulte a des
possibilités matérielles très supérieures pour donner une forme concrète et
rationnelle à ses fictions. Prenons l’exemple d’un homme qui construit une
image de soi fictive et qui investit son énergie et son temps à essayer de
faire coïncider fiction et réalité. En vérité, c’est ce que font tous les êtres
humains. Rappelez-vous le cas de Proust : il ne put tolérer sa réalité
immédiate, c’est-à-dire, d’être Juif et petit-bourgeois au milieu d’une société
sophistiquée, élitiste et raciste comme l’était la bourgeoisie française de la
Belle Epoque. Frustré par son destin social, il s’inventa une image acceptable,
image qu’il concrétisa superbement dans son œuvre littéraire. Parce qu’entre le
Proust adoré par les duchesses, admiré et envié par les princes, reçu comme un
génie divin dans les salons parisiens les plus fermés, et le modeste
chroniqueur mondain du Figaro, fils d’un médecin sans fortune et d’une
Juive sans nom, il y a la distance sidérale qui va de l’écrivain qui meurt dans
l’obscurité asphyxiante de sa chambre et le héros si brillant… de ses propres
fictions. Il arrive que la fiction –fonction psychique encore mal définie par
la psychologie conventionnelle – soit arrêtée dans son mouvement, déviée dans son
expression. Alors, la fiction –mécanisme très complexe qui implique la
participation primordiale du centre intellectuel, activé par les centres
émotionnel et sexuel– reste embourbée dans la subjectivité de l’individu, qui
deviendra un mythomane ou un malade mental dans la mesure où ce phénomène va
altérer sa vie individuelle et sociale. C’est probablement ce qui vous est
arrivé car, pour revenir à votre passion pour Margaret, vous n’avez pas réussi
à maîtriser votre relation avec elle. Et votre capacité de fiction, que vous
avez essayé ensuite d’utiliser dans l’écriture d’un roman, finit par se
retourner contre vous…
–Je ne comprends pas ce que
vous me dites. Je n’ai écrit aucun roman. Bien sûr, les notes que je vous ai
remises contenaient des révélations en vue du moment où les conditions pour
obtenir l’audience nécessaire à la dénonciation des Hommes Célestes auraient
été tout à fait différentes, plus favorables.113 Mais ces notes étaient
fragmentaires et mon projet avorta péniblement. Si je suis enfermé ici c’est,
en grande partie, à cause de cet échec.
–Justement. Je vous suggère
d’accepter de vous voir comme un écrivain qui a tenté d’écrire un roman non sur
du papier, non à travers l’écriture, mais à travers la simple rêverie. Il est
significatif que vous ayez commencé à écrire alors que vous tombiez dans un
chaos mental qui trouva son paroxysme dans un délire de persécution. Nous
pouvons dire que votre délire n’est rien d’autre qu’un roman non écrit, où
l’auteur se confond avec son propre personnage. Vous sortirez de votre délire
au fur et à mesure que vous écrirez ce roman dont vous m’avez laissé quelques
feuillets en arrivant ici. J’insiste : romancer est, jusqu’à un certain
point, comme délirer. Et vice versa. Seule l’écriture permet d’établir
la différence entre les deux processus.
–C’est pour cela que je
voudrais dépasser le roman comme genre littéraire– affirmai-je. –Je ne veux pas
que l’on me prenne pour un fou. Fou ou
romancier revient au même, n’est-ce pas ?
–Pas exactement. Mais il y
a du vrai dans ce que vous dites. Bien. Nous nous verrons demain– conclut le
Docteur M.
La
Société des Hommes Célestes
La
Société des Hommes Célestes
Etape 8
Heureusement (poursuivis-je ma lecture
aujourd’hui) l’amitié de Mario et de Cocheca viendrait enrichir ma vie à
l’Institut Saint Joseph. Cocheca était un enfant d’origine araucane qui
habitait au pied de la colline Ñielol, réserve d’Indiens classée ‘parc
national’ par le gouvernement. De trois ans mon aîné, beaucoup plus fort et
développé intellectuellement, il était notre chef incontesté, non seulement
parce qu’il obtenait les meilleures notes, mais aussi parce qu’il était
considéré comme l’un des plus habiles basketteurs des Préparatoires. Trop frêle
pour faire partie de l’équipe de ma classe, j’assistais en spectateur
enthousiaste aux rencontres qui prolongeaient dans la cour, à un niveau
collectif, la compétition individuelle et acharnée qui sévissait à l’intérieur
des salles d’étude. Le basket-ball, d’ailleurs, était pour les Frères moins un
sport destiné à stimuler notre développement corporel, qu’un moyen d’asseoir la
suprématie de l’Institut Saint Joseph sur les autres établissements scolaires
de Temuco. La compétition était poussée si loin, que quelques anciens élèves
des cours supérieurs –Rufino Bernedo, Alvaro Salvadores, Luis Salvadores–
avaient été parmi les meilleurs joueurs du championnat mondial de basket-ball
organisé à Buenos Aires en 1950, où le Chili arriva troisième, juste derrière
l’Argentine et les Etats-Unis, mais devant la France et l’Espagne. Et cette
réussite spectaculaire servait de modèle à celle que l’on attendait de nous au
niveau intellectuel.
A mon arrivée en cinquième préparatoire, me
voyant désorienté et fragile, Cocheca ne m’accorda aucune importance et se
contenta de mon admiration inconditionnelle. Je lui préférai l’amitié de Mario,
également excellent basketteur et troisième de la classe. D’origine européenne,
il avait les yeux d’un vert profond et la peau blanche parsemée de taches de
rousseur. Sa bonté et l’exceptionnelle sérénité de son caractère, qualités qui
lui valaient chaque année le prix du ‘meilleur camarade’, m’avaient peu à peu
attiré vers lui. Contrairement à ce qui se passait avec Cocheca, toujours très
intéressé par les sœurs des externes et pour lequel toute allusion au sexe
éveillait immédiatement sa curiosité, je ne me souviens pas avoir eu, ou très
rarement, de conversations à ce sujet avec Mario, car pour nous deux le sexe
était devenu –grâce aux sermons du Frère Directeur– symbole du péché qui
pouvait nous faire perdre notre état de grâce et nous attirer la réprobation
des religieux, constamment à l’affût de notre pureté.
Les fins de semaine et pendant les vacances,
nous nous réunissions chez Cocheca avec d’autres camarades avant d’aller
escalader le Ñielol. Nous formions deux bandes et, armés de nos épées en bois,
nous nous battions imitant D’Artagnan et les Trois Mousquetaires dans les
bosquets enchevêtrés qui couvraient la colline. L’intérêt du jeu était minime
comparé à l’envoûtement provoqué par l’exubérance de la végétation australe, si
dense qu’elle nous rappelait le cœur de la jungle africaine. Au début nos
poursuites avaient lieu à côté de la route principale, sur un chemin
caillouteux qui serpentait doucement jusqu’au sommet, où se dressait un restaurant
dont les terrasses dominaient Temuco et Padre las Casas, le village construit
de l’autre côté du fleuve Cautín, à la limite sud de la ville. A mesure que
s’estompait notre crainte des fourrés, nous fîmes l’ascension par de petits
sentiers secondaires, notamment par celui appelé ‘Agua Santa’, orné de totems
consacrés à Nguenechén, la divinité araucane. Et même si rarement nous
croisions un Indien, cette contrée insolite dont le silence profond n’était
rompu que par le chant des choroyes, des queltehues et des reres, nous
permettait d’imaginer que nous vivions des aventures aussi extraordinaires que
celles vécues au cinéma par Johnny Weissmüller, le Tarzan de notre époque.
En compagnie de
Mario, je fis plusieurs explorations botaniques sur les pentes du Ñielol,
éveillant ainsi le courroux de Cocheca. Nous avions confectionné un herbier
avec les espèces typiques de l’Araucanie, fascinés par la variété des plantes
et des fleurs qui, malgré l’humidité du sol et le peu de lumière qui traversait
la ramure touffue des arbres, se développaient sur les feuilles mortes ou
s’accrochaient aux troncs. Et j’éprouvai une émotion profonde quand je
découvris les lianes qui grimpaient sur les araucarias, portant, à la manière
de cloches végétales, les copihues rouges, la fleur nationale du Chili. Depuis
le kindergarten au Colegio Patria, je savais que cette fleur ornait l’écusson
chilien, mais je la croyais protégée, rare et hors de prix, incompatible avec
sa présence spontanée, abondante et gratuite dans la solitude de la forêt.
Entre-temps ma rivalité avec Cocheca avait pris des
proportions alarmantes, surtout après que je lui eus ravi, pendant une semaine,
la première place. Il s’agissait là d’un véritable outrage qui menaçait de
rompre l’harmonie de la Croisade Eucharistique et, pire encore, de faire perdre
le moral à la sélection de basket-ball dont le capitaine était, justement,
Cocheca. Le Frère Etienne comprit le danger et désormais je dus me contenter de
l’honorable seconde place, mais réconforté par l’amitié indéfectible de Mario.
Probablement parce que nous faisions partie des élèves ‘pieux’ (nous allions
communier tous les jeudis et tous les dimanches et chacune de nos récréations
commençait par une visite à la chapelle) nous fûmes l’objet du harcèlement du
Frère Visiteur, chargé de découvrir les vocations religieuses chez les élèves
du primaire. Souvent, pour essayer de nous convaincre, il nous parlait de
l’importance d’être un ‘élu de Dieu’, de devenir un Frère des Ecoles
Chrétiennes. Et pour compléter ses pesantes conférences, il nous recommandait
de lire des biographies de saints, spécialement les biographies de ceux qui
avaient fondé un ordre religieux.
L’effrayante éventualité d’être condamné au
feu éternel si par malheur l’appel de Dieu ne parvenait pas jusqu’à moi, plus
que la condition des novices de la congrégation de La Salle qui, selon le Frère
Etienne, avaient droit chaque matin, au petit déjeuner, à une tasse de chocolat
et à des bonbons, me poussa à prêter une oreille attentive à tout phénomène qui
aurait pu correspondre à ma vocation religieuse. En dépit de mes efforts,
jamais je n’entendis le moindre appel à l’intérieur de mon âme. Par contre mon
beau-père, qui m’avait entendu demander à ma mère s’il était convenable
d’entrer dans les Ordres, décida de me retirer immédiatement de l’internat et,
par un hasard vraiment divin, je continuerais mes études en qualité d’externe.
Mes parents, jusqu’alors relativement indifférents aux manifestations
extérieures de ma religiosité (la Première Communion et la Confirmation étaient
pour eux des épisodes incontournables dans la vie de tout enfant de ‘bonne
famille’), n’avaient pas prévu le profond conditionnement de ma conscience par
le catholicisme. En m’inscrivant à l’Institut Saint Joseph, ils avaient voulu
me donner la meilleure éducation possible dans l’espoir de faire de moi un
riche chirurgien. Mais ils n’avaient pas imaginé que, abandonné à moi-même à
l’âge de sept ans, privé de l’appui d’un père véritable, j’allais rencontrer
dans l’adoration de la divinité les éléments d’une précoce autarchie
émotionnelle. Dieu incarna pour moi le Père unique, la Sainte Famille ma seule
généalogie et les professeurs, qui se vouaient corps et âmes à l’enseignement,
étaient devenus mes Frères aimés. Ainsi, à dix ans, quand je quittai
l’internat, je vis avec horreur mes parents vivre dans le péché mortel, marchant
à grands pas vers le châtiment éternel.
Le combat que j’entrepris pour les faire
revenir dans le droit chemin afin de les sauver et d’assurer ainsi nos
retrouvailles au Ciel fut aussi comique que pitoyable. Sans aucune
considération pour les préférences féminines de mon beau-père, je remplaçai les
calendriers décorés de pin-up américaines que je trouvais à la maison, par des
images de la Vierge Marie, et je jetai toutes les revues dans lesquelles
apparaissait une femme dans une attitude lascive. Cela déclencha la colère de
mon beau-père, qui voyait dans mon puritanisme une intromission intolérable
dans sa vie et une insolence incompréhensible et injustifiée dans l’ordre
familial. Maman se moquait de moi et m’assurait qu’avec les années j’oublierais
mes dévotions et que je deviendrais franc-maçon comme ‘papa’. Cela fut
suffisant pour freiner ma croisade contre l’impureté mais, à partir de ce jour,
je sentis qu’entre ma mère et moi s’était creusée une distance définitive,
adoucie en partie par l’adoration de Dieu et l’obligation de suivre les Dix
Commandements, en particulier celui qui ordonne ‘d’aimer son père et sa mère’…
–Bien– dit le Docteur M.
–C’est suffisant pour aujourd’hui. Il y a beaucoup d’éléments significatifs
dans votre récit. L’écriture de vos souvenirs d’enfance vous provoque-t-elle un
effet particulier ?
–Si j’évoque maintenant mon
enfance, je vois –chose étrange !– dans une vague subjectivité objective, une
autre créature qui était mon amie. Tantôt l’enfance me revient comme un rêve,
tantôt elle se tient à une distance infinie dans le temps.114 Cependant, en écrivant ces souvenirs, je les revis
parfois d’une manière si intense que j’ai l’impression de me retrouver à cette
époque-là de ma vie. Et pour la même raison –l’intensité des émotions éveillées
par des scènes que j’avais presque oubliées– mon esprit tremble, comme mon écriture,
jusqu’à ses racines. Voilà plusieurs semaines déjà que je travaille à ces
feuilles, mais le fait que j’essaie d’équilibrer mes phrases et de trouver une
expression appropriée à ma pensée, ne doit pas vous tromper sur mon état
d’agitation permanente qui –je le répète– se traduit même par le tremblement de
mon écriture, d’habitude très ferme.115 Toutefois, je ne peux pas
dire que cela m’angoisse outre mesure. Au contraire, je sens qu’une nouvelle
clarté m’atteint, qu’un poids s’allège en moi.
–Proust –ajouta le Docteur–
disait que nous ne vivons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer
par la pensée. Peut-être aurait-il pu dire que nous ne connaissons vraiment que
ce que nous sommes obligés de recréer par l’écriture. Qu’en pensez-vous ?
–Sûrement– admis-je.
–Toujours est-il que c’est maintenant, en écrivant mon autobiographie, que les
choses oubliées renaissent du plus lointain de ma mémoire.116 Et vous, Docteur,
écrivez-vous?
–En
ce qui me concerne, cela n’a aucune importance. Pour vous, la chose est très
différente, étant donné que l’écriture occupe une place décisive dans votre
existence… Je crois que tout homme, écrivain ou non,
devrait –par discipline intellectuelle et prurit de conscience– s’acheter le
plus épais et le plus beau des cahiers, et raconter –pour lui-même et pour qui
voudra le lire– sa propre vie. C’est le chemin que je vous invite à poursuivre…
(Fin Etape 8)
La
Société des Hommes Célestes
Etape 9
La
Société des Hommes Célestes
Octobre
Mon amitié avec Mario (repris-je mon récit ce matin),
serait équilibrée de façon spontanée par l’apparition de Margot, la fille du
boulanger du quartier, un Normand qui s’était installé à Temuco attiré par
l’étonnante ressemblance de la région avec sa Normandie natale : de vertes
collines et des rivières, de vastes pommeraies et des champs de blé, des
troupeaux de vaches et de brebis, des herbages sans fin, du cidre et des
fromages, et beaucoup de nuages et de pluie. Il y avait quelque chose de doux,
d’étrange et de perturbateur chez sa fille de neuf ans, que j’allais aimer de
façon inconditionnelle, y compris après mon départ de Temuco. Cet amour tenace
fut, néanmoins, totalement platonique. A part le fait d’échanger avec elle
quelques paroles et sourires bêtas lors des promenades dominicales autour de la
place principale, et de souffrir de quelques crises de tachycardie quand par
hasard je l’apercevais de loin dans la rue, jamais je n’osai lui avouer ma
passion. Je ne pus donc savoir si elle partageait mon amour, ce qui ne
m’empêcha pas, chaque nuit avant de m’endormir, après avoir récité mes prières
et rejeté les images tentatrices de Françoise Arnould, Martine Carole et Leslie
Caron (les nouvelles vedettes françaises qui enflammaient les salles de cinéma
de Temuco, dépassant par leur volupté coquine les charmes plutôt stéréotypés de
Marilyn Monroe et Jane Russell), d’inventer de longues rêveries romanesques
dans lesquelles j’étais le héros et Margot mon héroïne. Je la sauvai plusieurs
fois de la mort, et elle, pour me remercier de ma vaillance, reconnaissait en
moi le meilleur nageur, le meilleur cavalier, le meilleur escrimeur et le
meilleur boxeur entre tous ses admirateurs. Bien entendu, je ne me permettais
aucune fantaisie sexuelle avec elle, car j’étais certain que sa pureté ne
pouvait être inférieure à celle de la Vierge Marie.
Peut-être ma passion pour Margot était-elle
directement liée au fait que son père possédait la meilleure
boulangerie-pâtisserie de Temuco. Cet établissement, qui servait aussi de salon
de thé où l’on pouvait déguster des gâteaux en écoutant les chansons à la mode –C’est
si bon, Kiss me once, Ma cabane au Canada, Douce France, etc.– s’appelait
modestement ‘La Sans Rivale’, pour marquer sa supériorité face à l’autre grande
boulangerie de la ville, ‘La Española’. Le pain fabriqué par cette dernière
était plutôt ordinaire, tandis que le pain et les gâteaux enfournés à ‘La Sans
Rivale’ avaient pour moi quelque chose de surnaturel. Nulle part je ne trouvai
des saveurs et des arômes aussi exquis, m’interrogeant vainement sur les
raisons précises d’une différence aussi marquée entre le ‘pan francés’ et le
pain tout court, la beauté brune de Margot ne suffisant pas à expliquer ma
préférence pour le pain de ‘La Sans Rivale’. Bref, je commençais à être
heureux, l’externat facilitant mes amours et, en général, la maîtrise des
divers aspects de ma vie, quand mon beau-père décida que nous devions déménager
à Rancagua, ville voisine de Santiago. La perspective de m’éloigner de Margot,
de perdre la possibilité de la voir par hasard, donna à mon départ de Temuco
une saveur de tragédie racinienne. Ni l’éventualité de ne plus suivre mes
études à l’Institut Saint Joseph, ni celle de ne plus voir mes amis, ne suscitèrent en moi un tourment aussi
grand que celui causé par ma séparation d’avec cette fillette, qui
m’apparaissait comme le sommet de la vertu et de la beauté féminines. Et les
nuits précédant notre déménagement, je pleurais en pensant que jamais plus je
ne contemplerais son visage.
La tension créée par l’annonce du départ pour
Rancagua réveilla en moi la crainte d’être rejeté par mon entourage. J’imaginai
que ma mère et les domestiques ne s’intéressaient plus à moi, que mon beau-père
me méprisait et que mes professeurs et mes camarades, envieux et jaloux de mes
succès, cherchaient continuellement à entraver mes progrès. Les mathématiques
se transformèrent en un piège inextricable pour mon intelligence et l’enfant
soumis et obéissant que j’avais été jusqu’alors, commença à présenter des
troubles de conduite qui me coûtèrent les premières mauvaises notes de ma vie
d’écolier. Seule l’étude du français, la langue de la double négation –ne
pas– et du moi renforcé –Moi, je–, comme nous le rappelait notre
professeur, le Frère Grégoire, m’aidait à atténuer mon anxiété, car c’était le
moyen pour gagner l’une des récompenses les plus prisées à l’Institut : une
bourse pour suivre les dernières années de lycée à l’internat Saint
Jean-Baptiste de la Salle à Toulouse, exploit qui dans mes fantaisies et mes
rêves devait me permettre d’épouser
Margot lors de mon retour triomphal à Temuco.
L’étude du français, beaucoup plus approfondie dans
notre Institut qu’au lycée public pour des raisons d’allégeance culturelle à la
France, et dont les cours moyens et supérieurs relevaient de la compétence du
Frère Grégoire, originaire de Tours et fin grammairien, était pour moi quelque
chose à la fois de grave et d’amusant. Grave, parce que la langue française me
rapprochait de mon père disparu et d’une civilisation que je voulais aimer
comme la mienne ; amusante, par tout ce qui –dans la confrontation avec l’usage
ordinaire de l’espagnol– apparaissait comme caprice ou bizarrerie. La double
négation –ne pas– était déjà une excentricité et nous nous demandions
pourquoi les Français tiennent tellement à dire ‘non’ avec autant de fermeté.
Quant au moi renforcé –Moi, je-, nous restions incrédules devant
l’obligation de dire et d’écrire immanquablement le pronom personnel (‘je’, en
particulier), contrainte inexistante en espagnol, qui se passe aisément
d’imposer les pronoms personnels. Ainsi, le très égocentrique ‘Moi, je suis’
était pour nous, plus modestement, ‘soy’. De même, la multiplicité des accents
–aigus, graves et circonflexes– face à l’accent aigu unique en castillan, nous
déconcertait. Et le fait de réunir dans des diphtongues et des triphtongues des
voyelles qui changent ainsi leur sonorité individuelle ou, pire encore,
d’écrire des lettres qui par la suite ne sont pas prononcées, nous faisait
rire.
Par-delà ces singularités, nous aimions dans la langue française
sa ressemblance grammaticale avec la nôtre, ressemblance qui faisait de son
apprentissage une discipline bien plus agréable que la pratique de l’anglais,
idiome que nous ressentions comme étant décidément étranger, en dépit des films
américains qui nous arrivaient en version originale, sous-titrée en castillan.
«Le français, langue maternelle de notre Fondateur –nous expliquait le Frère
Grégoire (lequel, pour des raisons soi-disant pédagogiques, tenait à s’adresser
à nous comme si nous avions été des adultes, même si nous ne comprenions pas
grand-chose à ses envolées culturelles)– est une langue aussi belle que
capricieuse. Ayant horreur du vide entre les mots, elle fait de la ‘liaison’
–artifice que ne possède pas l’espagnol – un élément essentiel de son
fonctionnement. C’est l’une des raisons de sa souplesse et de son élégance.
Quant à la richesse de ses verbes et de leur conjugaison, elle est tout à fait
comparable à celle du castillan. Hélas, si sur le plan de l’écriture l’usage
des modes et des temps –notamment le subjonctif et le passé simple – est
identique à l’espagnol, au niveau purement parlé le français est de plus en
plus affaibli par l’anglais, qui lui impose non seulement de nombreux
barbarismes américains, mais aussi l’utilisation réductrice du passé composé à
la place du passé simple et la mise à l’écart très fréquente de l’imparfait du
subjonctif. Il en résulte que le français, langue qui permit au début du XXe
siècle à des savants comme Théodule Ribot et Pierre Janet, à un philosophe
comme Henri Bergson ou à un écrivain comme Marcel Proust, de développer une
connaissance très subtile et profonde autour du temps et de la mémoire, devient
aujourd’hui une langue de plus en plus imprécise et appauvrie.» Bien sûr, nous
ne connaissions rien de ces savants, dont nous écrivions soigneusement les noms
dans nos cahiers, mais la fierté du Frère Grégoire lorsqu’il nous parlait des
qualités de sa langue, était pour nous une preuve suffisante de la supériorité
insurpassable du français.
Je ne réussirais pas, malgré mon application
à l’étude de ma langue paternelle, à participer au concours de l’Internat de La
Salle à Toulouse. Le Frère Directeur, qui me reçut interloqué dans son bureau,
où j’étais venu sans rendez-vous pour lui confier mes projets, me dit,
lapidaire : «Tu es encore trop petit. Ta mère ne voudra pas te laisser partir à
l’étranger. Il faut que tu finisses d’abord tes Humanités. Ensuite, on verra.»
Timidement, j’essayai de lui faire valoir l’existence de quelques tantes,
oncles et cousins germains de mon père qui, d’après maman, vivaient toujours en
Bretagne, mais le Frère Directeur m’arrêta dans un éclat de rire : «Alors,
c’est en Bretagne que tu devrais aller ! Va donc, petit galopin ! Tu n’as pas
encore douze ans et tu prétends déjà faire le tour du monde !» ajouta-t-il, me
poussant, toujours en riant, vers la sortie.
Une fois de plus, mon
aspect chétif et mon avance scolaire excessive par rapport à mes camarades se
retournaient contre moi. Cependant, cette année-là, coïncidant avec ma soudaine
instabilité émotionnelle et intellectuelle, j’avais surpris sur mon pubis,
alors que je prenais un bain, l’apparition d’un voile pileux très fin et
clairsemé, phénomène que j’avais anticipé dans un rêve prémonitoire peu de
jours auparavant. La découverte de cette pilosité, que je gardais jalousement
secrète, me causa une forte commotion et pendant plusieurs semaines je ne sus
si je devais me sentir en état de péché par cette floraison inespérée de ma
nature animale ou si je devais me réjouir de l’avènement de ma virilité,
sentiment qui finit par prédominer, même si je ne parvins pas à me libérer tout
à fait d’une honte mystérieuse.
D’autre part, mes
rares masturbations étaient désormais accompagnées de quelques gouttes de
semence tiède, à l’odeur suavement alcaline, évènement qui renforça davantage
ma répression sexuelle. La matérialisation de mes pollutions me fit craindre
que la masturbation –comme je l’avais entendu dire à maintes reprises par les
Frères– ne fût en vérité à l’origine de graves maladies dégénératives, aussi
bien physiques que mentales, et j’en vins à croire que mes difficultés en mathématiques
étaient effectivement liées à une faiblesse de mon intelligence provoquée par
la perte du sperme. Cette suspicion, plus que la dévotion à Marie (car je
savais que la confession et la récitation de trois Pater Noster pouvaient me
racheter ipso facto de l’Enfer) renforça mon abstinence, fréquemment
transgressée au commencement de la puberté.
Si l’apparition d’un voile pileux annonçait
l’avènement de mon adolescence, mon apparence physique, encore notablement
enfantine pour mes douze ans, démentait la fin de mon enfance. Etant donné ma
petite taille, mon visage désespérément imberbe et rose, maman s’obstinait à me
vêtir de pantalons courts malgré mes vives protestations. Cette situation
atteignit un point critique lors des cérémonies de la célébration du
cinquantenaire de l’Institut, quand le Frère Directeur, constatant que mes
vêtements rompaient l’uniformité des files de collégiens, me fit rejoindre les
rangs du primaire. « Est-ce que tu
prétends aller jusqu’à Toulouse en pantalon court ?», se moqua-t-il devant mes
camarades hilares. Mon humiliation fut si grande que je demandai l’autorisation
de m’absenter pendant les festivités. Toutefois, je trouvai dans cet incident
un recours pour tenter de convaincre ma mère que je n’étais plus un enfant et
qu’elle devait se résigner à me voir vêtu comme les autres adolescents. Mais
elle continua à s’y opposer et, contradictoirement, j’acceptai son refus
puisque je partageais en quelque sorte son appréhension devant la fin de mon
enfance, comme si par crainte de l’inconnu j’eusse aimé rester éternellement à
cette époque de la vie. Ce jeu s’acheva le jour où mon beau-père –faisant
preuve d’une générosité insoupçonnée– m’emmena chez un tailleur du centre de
Temuco pour m’acheter, en une seule fois, cinq pantalons longs et m’offrir, en
plus, un bracelet-montre.
Le déménagement de la famille fut fixé de
façon à ne pas interrompre ma scolarité. Maman, apeurée par mon projet
d’étudier en France et mi-amusée, mi-scandalisée par mon désir d’épouser Margot
à mon retour, encouragea mon beau-père à me tenter avec les fastes légendaires
de l’Ecole Militaire de Santiago pour y terminer les trois dernières années de
lycée qui me séparaient du baccalauréat. «Ainsi tu deviendras un homme
véritable », me dit-il, me présentant les formulaires de rigueur et me sommant
de préparer les difficiles épreuves du concours d’admission. En lisant sans
enthousiasme le règlement de l’Ecole, je constatai que si mes résultats
scolaires me permettaient, en principe, de postuler à une place de cadet,
j’étais physiquement en dessous des normes minimales requises. Cela ne
m’empêcha pas de m’entraîner avec ardeur et de m’approcher progressivement du
niveau exigé pour passer le concours d’athlétisme. Je me levais à six heures du
matin et, accompagné de Mario, je me rendais au vélodrome construit au pied du
Ñielol. Mon ami chronométrait mon temps aux cent mètres, puis, avec une louable
patience, mettait et remettait la barre de saut à 120 centimètres du sol,
hauteur limite demandée pour l’épreuve et que je ne réussis à dépasser qu’une
seule fois, le jour même du concours, face à la redoutable commission
d’officiers examinateurs. Je ne fis guère mieux aux cent mètres, arrivant le
dernier de ma série, mais ayant réussi, grâce à quelques dixièmes en moins, à
éviter le temps éliminatoire des quinze secondes. En revanche, je pus
équilibrer mon faible niveau athlétique avec les épreuves de natation car,
après des vacances passées au lac Huilipilún, où j’avais découvert que j’étais
capable de flotter sur l’eau, j’avais fait d’appréciables progrès dans l’art de
la brasse.
La préparation des épreuves académiques me posa beaucoup moins de
problèmes et les seuls obstacles que je ne parvins pas à surmonter, malgré la
suralimentation à laquelle je me soumettais volontairement, furent les 49 kilos
de poids et les 155 centimètres de taille, mesures minima exigées pour devenir
Cadet de l’Armée Chilienne. Cependant, grâce à mes résultats obtenus en
histoire, géographie, sciences physiques, etc., les meilleurs de toute la zone
sud du pays, la commission décida de faire une exception et me permit
d’intégrer l’Ecole avec seulement 148 centimètres, 40 kilos et presque deux ans
de moins que l’âge minimum requis pour commencer la carrière militaire.
Prévenu par courrier
de mon admission à l’Ecole Militaire, je disposais encore de plusieurs jours
avant de quitter Temuco. Il commençait à pleuvoir, le bref été austral laissant
la place à l’automne presque hivernal et je profitai du relâchement qui régnait
dans la maison pour me faufiler et rendre une dernière visite à mes amis et à
mes professeurs. Les cours avaient déjà repris à l’Institut et je me promenai
avec tristesse dans les couloirs vides, regardant les salles dans lesquelles
travaillaient les élèves du collège, qui à leur tour me regardaient curieux de
connaître la raison de ma libre présence dans l’établissement. Quelques minutes
plus tard, une récréation me surprit et je me mêlai joyeux à mes anciens
camarades pour leur dire adieu. La récréation terminée, et après avoir erré
indécis et solitaire par les cours silencieuses, je me dirigeai vers la
chapelle. C’était l’heure à laquelle l’organiste –el Señor Villaverde, un
laïque espagnol– répétait les morceaux prévus pour les cérémonies religieuses.
Monsieur Villaverde, instrumentiste estimable, ébranlait l’atmosphère d’une
mélodie que des années plus tard j’identifierais comme étant une toccata de
Bach. Emu par la musique, j’adressai mes dernières prières à la Vierge Marie et
à Saint Joseph, et ne quittai la chapelle et ses vitraux traversés par le
soleil d’automne qu’à la fin de ce concert inattendu, agrafe sonore qui enserra
dans ma mémoire les myriades d’images accumulées pendant les six années où je
fus élève de la congrégation de La Salle.
Le démantèlement de
notre foyer m’obligea à me réfugier dans ma chambre la plus grande partie de la
journée, tandis que les déménageurs travaillaient dans la salle à manger et
dans le salon. J’emballai moi-même mes livres dans des boîtes en carton, où je
mis ma collection de récits d’aventures –Vingt mille lieues sous les mers,
Mermoz et la traversée de l’Atlantique Sud, Vol de nuit, etc.– ainsi que La
Case de l’Oncle Tom, Alice au Pays des Merveilles, Robinson Crusoe, et Cœur,
le ravissant livre d’Edmundo De Amicis, ouvrage dont j’avais tant aimé les
lignes 117qu’il était devenu pour moi une sorte de témoignage à peine décalé de ma
vie scolaire. Dans un autre carton je déposai les vingt tomes du Trésor de
la Jeunesse, épine dorsale de ma culture infantile, et trois volumes reliés
en toile de couleur orange –L’Iliade, L’Odyssée et L’Enéide– épopées
qui, avec L’Araucane, étaient mes préférées. En emballant ces livres et
en faisant l’inventaire de mes lectures, je pris pleinement conscience que
j’avais quitté le monde de l’enfance et que j’entrais dans celui de
l’adolescence, où j’allais développer un nouveau type de sensibilité et perdre
contact avec une vie passée, caduque, comme si j’étais mort et revenu à la vie
dans un nouveau corps, au milieu d’un autre monde et cependant toujours avec le
même nom, avançant dans la même direction inconnue.
Il ne nous restait que peu de temps à passer à
Temuco et de nombreuses personnes venaient nous offrir leur aide et nous faire
leurs adieux. A ma grande surprise, puisque je croyais que cette possibilité ne
pouvait exister que dans mes rêves, les parents de Margot m’invitèrent à
prendre le thé chez eux. Vêtu le plus élégamment possible, j’essayais de garder
un peu de sérénité et de loquacité, mais quand mon aimée me reçut je tombai
dans une sorte de niaiserie muette. A son tour, pendant le goûter, elle rougit
et garda le silence, les yeux pensivement fixés sur sa tasse. 118 Ce thé passionné et
funéraire menaçait de se terminer dans le plus triste des ennuis, quand Margot
me demanda si je voulais écouter de la musique. A genoux devant un énorme
tourne-disque en acajou, je l’aidais à choisir une chanson à la mode lorsqu’un
arôme marin et pénétrant qui s’échappait de dessous sa robe excita mes narines.
D’un coup je compris qu’elle aussi quittait l’enfance et que, encore inexperte,
elle n’avait su cacher l’odeur d’une menstruation. Je ne sus si je devais
m’horrifier ou me féliciter de ma découverte, mais à partir de cet instant
Margot perdit pour moi tout caractère sacré et, récupérant mon assurance
d’homme déjà pubère, je pus me séparer d’elle sans pleurs ni défaillance.
Le jour du départ, un lundi peu avant le
crépuscule, les amis de la famille ainsi que mes camarades les plus chers nous
accompagnèrent à la gare. Mario et Cocheca avaient noté ma nouvelle adresse, me
promettant de longues lettres pour diminuer notre chagrin. Mais plus que la
tristesse, j’expérimentai le même sentiment inconfortable de solitude et
d’ennui, de honte et de dépression que j’avais connu au cours des semaines
précédant le voyage, quand je flânais –tel un orphelin, un individu déraciné ou
un étranger indésirable– à l’intérieur de ma maison démantelée ou dans les rues
d’une ville que je ne reverrais pas pendant de nombreuses années. Ainsi,
l’imminence du voyage avait bouleversé ma perception des choses et tout se
tenait dans une nuance de désolation, d’insignifiance et de précarité, comme si
les objets avaient fait partie d’une nature dépendante de ma présence et qui
menaçait de s’éteindre, de se diluer dans le néant à l’instant où je cesserais
de lui prêter attention. Pour la première fois j’affrontai la sensation de
l’absurde, d’un vacillement profond de mon existence. Et je passai
d’interminables heures abandonné de tout, sauf de cette douloureuse et vide
conscience de moi-même…119
–Avant de poursuivre
–m’interrompit le Docteur M.– j’aimerais m’arrêter encore un peu sur votre
éducation dans un collège religieux… Quelle est votre impression globale ?
–Ce fut probablement à
cette époque que se forma mon caractère – répondis-je. –Ou plus exactement, il
se déforma. En effet, même la dimension religieuse était dénaturée par les
Frères, qui ne savaient pas faire la différence entre le sacré et le profane.
Je me souviens de mon étonnement lorsque le Frère Directeur, qui avait à sa
charge la construction des nouveaux bâtiments de l’Institut, profita de la
messe pour déposer un numéro de la loterie nationale aux pieds de la Vierge et
nous demanda de prier le Ciel de nous accorder le gros lot. La Vierge ne
répondit point mais, plus que par son silence, je fus déçu par le Directeur, un
homme que jusque-là j’avais écouté et apprécié. C’était lui qui dirigeait
l’impitoyable croisade contre la masturbation en particulier, contre le sexe en
général, c’était lui qui orchestrait la compétition sans merci entre les élèves
de l’Institut, attentif à nous fournir ce qu’il considérait une ‘bonne
éducation’.
–La ‘bonne éducation’ !–
s’écria le Docteur M. –Il est affreux de constater qu’en dépit des possibilités
dont les enfants disposent réellement à leur naissance, les anomalies établies
chez les adultes qui les entourent les font tomber, dès les premiers jours, à
peine sortis du sein de leur mère, sous l’influence tenace de ce funeste moyen
qu’on dénomme ‘la bonne éducation’. Par la suite, les possibilités de libre
développement de tout ce qui peut contribuer à l’apparition d’une raison objective
s’atrophient peu à peu chez les enfants, encore entièrement innocents, et
finissent par disparaître pour toujours… 120
–Pourtant, il serait injuste de ma part
de ne pas reconnaître ce que mes professeurs apportèrent de positif dans mon
existence– rectifiai-je. –Sinon, comment expliquer la grande affection et le
grand respect que j’éprouvais à leur égard ? Peut-être était-ce dû à la qualité
humaine particulière de ces hommes et non à l’enseignement lui-même, mais,
j’insiste, ils m’aidèrent aussi à acquérir une certaine capacité de discipline,
la reconnaissance d’un ordre moral supérieur et une vision esthétique
indépendante des valeurs strictement religieuses.
–Sans doute. Mais la
consolidation de votre personnalité fut altérée par un enseignement qui vous
poussa au bord d’une réaction paranoïaque, en pleine enfance. Rappelez-vous
votre lutte pour être le premier de la classe, vos cauchemars, votre peur de
l’Enfer, votre sentiment d’être persécuté…
–C’est vrai. J’aurais pu
devenir fou. Mais je fus sauvé, paradoxalement, par ma foi et ma dévotion
religieuse, qui m’empêchèrent de me désintégrer dans la folie.
–Oui, certainement. Il est
bon d’avoir foi en quelque chose, même sans savoir exactement en qui ni en quoi,
même sans avoir la moindre idée de la valeur et des possibilités de ce en quoi
l’on croit. Croire, que ce soit consciemment ou même inconsciemment, est, pour
tout être, chose indispensable autant que désirable.121 Mais, dites-moi, comment la
croyance en Dieu se forgea-t-elle en vous ?
–D’une façon tout à fait
spontanée et naturelle, dans la mesure où ma famille était croyante–
répondis-je. –Pochi m’amenait parfois à l’église du quartier et puisqu’elle
priait et s’adressait à Dieu, Dieu ne pouvait pas ne pas exister. C’était aussi
simple que cela. De plus, le jour où je fis une crise de colère devant la
statue de Saint Georges à la sortie de l’église, crise déclenchée par le refus
de Pochi de me laisser monter sur le socle de la statue, je jurai devant ma
tante que j’allais casser non seulement le dragon mais aussi Saint Georges et
l’église tout entière. «Dieu te punira», me prévint Pochi. Or, la nuit même, un
terrible tremblement de terre secoua Santiago et cette catastrophe (punition
évidemment divine d’après ma tante), contribua à consolider définitivement ma
croyance en Dieu. Bien sûr, ce ne fut qu’à l’Institut Saint Joseph que ma
dévotion religieuse prendrait une forme définitive, c’est-à-dire, comme un ensemble
de principes et de règles que je devais appliquer coûte que coûte dans ma vie
quotidienne. Aujourd’hui la religion n’a plus de sens pour moi. Et peu
m’importe de savoir si Dieu existe ou non. Dieu peut exister, mais ne pas être
Dieu122. Si Dieu
était Dieu, Dieu serait moins que cette pensée qui perce en mon âme un puits
sans parois.123 Par contre, j’identifie
sans difficultés la Force Maléfique et sa présence dans mon esprit.
–La Force Maléfique
correspond encore à un reste de fièvre religieuse-124 dit le Docteur M., avec un
sourire légèrement ironique,125 tout en éteignant sa
cigarette et en se mettant debout.
–Je ne vous comprends pas
entièrement.126 Mais je sens que quelque
chose s’est éclairci dans ma tête– reconnus-je.
–C’est bon signe.
Rapidement, cela ira en s’améliorant…127– ajouta le Docteur, avant de se
retirer.
A
SUIVRE : ..
(Fin Séquence IV)
La Société des Hommes Célestes
GOETHE,
Faust I, La Nuit
(Coll. Bilingue, Ed.
Aubier-Montaigne, Trad. Henri Lichtenberger, p.14)
Philosophie,
Droit, Médecine,
Théologie
aussi, hélas !
J’ai tout
étudié à fond
Avec un
ardent effort,
Et me voici,
pauvre fou,
Pas plus
avancé que naguère ;
Docteur...1
Habe un, ach! Philosophie,
Juristerei und Medizin,
Und leider auch Theologie
Durchaus studiert, mit heissem Bemühn.
Da steh’ich nun, ich armer Tor!
Und bin so klug als wie zuvor;
Heisse Magister, heisse Doktor gar,
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
Note 2
GOETHE, Faust I, Dédicace
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne,
Trad. Henri
Lichtenberger, p.1)
Vous
voici donc à nouveau, formes vacillantes
Ihr naht euch wieder,
schwankende Gestalten,...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 3
GOETHE, Faust I, Dédicace
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne,
Trad. Henri
Lichtenberger, p.1)
Soit, faites comme bon vous semble,
Nun gut, so mögt ihr
walten,...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note
4
GURDJIEFF,
Récits de Belzébuth, Chap. 3
(Ed.
Janus, 1956, p.62)
Rappelle-toi :
il vient de dire qu’à des forces
supérieures aux siennes, il ne fallait pas résister.4
http://www.institut-gurdjieff.com/
Note 5
PESSOA,
Faust, Deuxième Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.109)
L’informe prend forme au-dedans de moi5
O informe tomou
forma dentro em mim…
(Fausto, Texto estableido por
Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.66)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note 6
PESSOA,
Faust, Premier Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.68)
… L’ombre de la terrible nuit/ envahit ma pensée
glacée.6
Uma sombra da noite
pavorosa/Invade-me o gelado pensamento
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.33)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note 7
PESSOA
,Faust, Premier Acte
(Christian Bourgois Editeur,
1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.46)
Entendre un
rire /me met à l’âme de l’amertume-7
Ouvir um riso/Amarga-me a
alma –
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.15)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note 8
LENAU
,Faust, L’Ami de Jeunesse
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne
1971, trad. Jean-Pierre Hammer, p.99)
Tout son
être s’est transformé,
Ce que je n’ose dire à haute voix.
Toute joie l'a quitté.
D’humeur sombre, il ne m’adresse, de longues semaines durant,
Pas une seule parole, à moi, son fidèle ami !»8
Verwandelt ist sein ganzes Wesen,
In jedem Zuge ist zu lesen,
Was ich nicht wage laut zu nennen.
Als wär’ er innerlich zerbrochen,
Wich alle Freude von ihm fort.
Der Finstre spricht oft lange Wochen
Mit mir, dem treuen Freund, kein Wort.
Le Faust et
Le_Don_Juan_de_Lenau_par_Amedee_Lemoine
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note 9
BOULGAKOV,
Le Maître et Marguerite, P I, XIII
(Robert
Laffont, 1968, Trad. Claude Ligny, p.167)
Je n’ai plus
de nom : j’y ai renoncé comme à toutes choses dans la vie.9
У
меня нет
болъше
фамилии, -с
мрачным презрением
ответил
страннъй
гость, -я отказался
от нее, как и
вообще от
всего в
жизни.
(ШКОЛЬНАЯ
БИБЛИОТЕКА-
М.А. Булгаков-
МАСТЕР И
МАРГАРИТА-
МОСКВА
"ЦЕТСКАЯ
ЛИТЕРАТУРА"
2004, p.191)
http://lunch.free.fr/boulgakov.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Boulgakov
Note 10
LENAU,
Faust, L’Ami de Jeunesse
(Coll. Bilingue,
Ed.Aubier-Montaigne 1971, trad. Jean-Pierre Hammer, p.103)
Pour une âme à ce point prisonnière des ténèbres, aucun espoir ne peut fleurir sur terre.10
So umnachtetem Gemüt
Kein Hoffen mehr auf
Erden blüht.
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Le Faust et
Le_Don_Juan_de_Lenau_par_Amedee_Lemoine
Note 11
GURDJIEFF, Récits de Belzébuth, Chap. 1
(Ed.
Janus, 1956, p.10)
la peur
d’être submergé sous le flot de mes propres pensées.11
http://www.institut-gurdjieff.com/
Note 12
PESSOA,
Faust, Premier Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.74)
Ne
perçoit pas l’écoulement de l’existence...
Não sente o esvair da existência...
(Fausto, Texto
estableido por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.37)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note 13
GOETHE ,Faust, Prologue sur le théâtre
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne, Trad. Henri
Lichtenberger, p.5)
Faites-nous
ouïr la Fantaisie avec tous ses chœurs,
Raison, Intelligence,
Sentiment, Passion,
Mais n’oubliez pas, je vous
prie, la Folie.13
Lasst Phantasie mit
allen ihren Chören,
Vernunft, Verstand,
Empfindung, Leidenschaft,
Doch, merkt euch wohl,
nicht ohne Narrheit hören!
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 14
PESSOA ,Faust, Premier
Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.35/37)
Ô vous, ondes de l’âme, sombrez en lacs noirs
Ainsi je vois –horreur- l’âme intime,14
Oh ondas d’alma, decai em lago
Enttão eu vejo –horror- a íntima alma,
(Fausto, Texto estableido
por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.6/7)
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
Note
15
PESSOA, Faust,
Troisième Acte
(Christian
Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre Léglise-Costa et André Velter, p.155)
(…) et hallucinées des vagues d’avant toute
sensation
Me poussent, m’affolent,
occupent
Torrentueusement et ardemment
Le vide douloureux de mon être.
Incapable de penser, je sens
tout juste
Un attroupement de sentiments
Et de confusions confuses, une
explosion
De tendances, désirs, anxiétés,
rêves
Exagérément douloureux.15
(…)
e alucinadas pré-sensações
Impelem-me,
desvairam-me, ocupam
Tulmultuariamente
e ardentemente
O
doloroso vácuo do meu ser.
Incapaz
de pensar, apenas sinto
Um
atropelamento do sentir
E
confusões confusas, explosão
De
tendências, desjos, ânsias, sonhos
Desatenuadamente
/dolorosos/.
(Fausto, Texto estableido por Teresa Sobral
Cunha, Editorial Presença, p.107)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note 16
PESSOA,
Faust, Premier Acte
(Christian Bourgois Editeur, 1990, Trad. Pierre
Léglise-Costa et André Velter, p.46)
Perdu
Au labyrinthe de moi-même,
Perdido
No labirinto de mim mesmo,
(Fausto,
Texto estableido por Teresa Sobral Cunha, Editorial Presença, p.15)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fernando_Pessoa
http://www.christianbourgois-editeur.fr/auteurs/fiche-auteur.asp?num=49
Note 17
GOETHE, Faust, Prologue sur le théâtre
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne, Trad. Henri Lichtenberger, p.5)
Considérez
donc pour qui vous écrivez!
Und seht nur hin, für wen ihr
schreibt!
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm
Note 18
GOETHE,
Faust, Prologue sur le théâtre
(Coll. Bilingue, Ed. Aubier-Montaigne, Trad. Henri
Lichtenberger, p.7)
Roberto
Gac Eh
bien ! Faites donc usage de ces dons merveilleux,
Comme on poursuit une aventure d'amour.
On s’approche par hasard, on s’émeut, on demeure
Et peu à peu on se trouve pris ;
Le bonheur croît mais bientôt se dresse la
menace ;
On est ravi, mais voici que surgit la
douleur ;
Et sans qu’on y ait pris garde, voilà un roman tout
construit ! »18
So braucht sie denn, die schönen Kräfte,
Und treibt die dichtrischen Geschäfte,
Wie man ein Liebesabenteuer treibt.
Zufällig naht man sich, man fühlt, man bleibt,
Und nach und nach wird man verflochten;
Es wächst das Glück, dann wird es angefochten,
Man ist entzückt, nun kommt der Schmerz heran,
Und eh’man sich’s versieht, ist’s eben ein
Roman.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Wolfgang_von_Goethe
http://philophil.com/philosophie/mal/figures/faust/faust.htm